Une affaire fiscale qui dépasse le seul terrain judiciaire

En Côte d’Ivoire, une fraude présumée ne se résume jamais à un dossier interne. Lorsqu’elle touche la Direction générale des Impôts, elle met aussitôt à l’épreuve la chaîne entière de la dépense publique, de la signature numérique au contrôle hiérarchique, puis jusqu’au recouvrement des recettes. C’est précisément ce que révèle le dossier des dégrèvements contestés, qui relance une question simple : comment sécuriser l’impôt dans une administration désormais très numérisée ?

Le sujet est sensible, parce qu’il arrive au moment où l’État ivoirien affiche une volonté forte de moderniser ses finances publiques et de renforcer la traçabilité des flux. Yamoussoukro, où la DGI a tenu son séminaire-bilan en février 2026, sert aussi de décor à cette contradiction : l’administration veut accélérer, mais elle doit encore prouver que ses garde-fous suivent le même rythme.

Ce que l’on sait, et ce qui reste à établir

Les faits rapportés à ce stade sont les suivants. Un syndicat d’agents des impôts a déposé, le 21 juillet 2026, une plainte devant le procureur près le Pôle pénal économique et financier, en évoquant un préjudice présumé supérieur à 39 milliards de FCFA. Plusieurs médias ivoiriens ont ensuite fait état d’interpellations parmi des agents de la DGI, sans qu’un bilan judiciaire consolidé n’ait été publié. Il faut donc distinguer clairement l’estimation du préjudice, l’ouverture de l’enquête et la responsabilité pénale, qui relève désormais des magistrats.

Selon les premiers éléments relayés par la presse locale, les irrégularités concerneraient des dégrèvements fiscaux validés à l’aide d’une signature électronique qui aurait été utilisée de manière frauduleuse. Ce point est central, car il faudra établir si la signature du directeur général des Impôts, Ouattara Sié Abou, a été effectivement usurpée, qui détenait les accès techniques, et quelles opérations ont été validées. À ce stade, ces éléments doivent rester attribués aux informations d’enquête, faute de confirmation judiciaire publique complète.

La chronologie mentionnée par plusieurs sources donne un autre éclairage. Le dossier aurait été détecté en interne lors du séminaire bilan de la DGI des 16 et 17 février 2026, avant transmission à l’Inspection générale des services fiscaux, puis au parquet financier. Si cette séquence est confirmée, elle montre une administration qui n’a pas attendu la fuite du dossier pour réagir. Mais elle souligne aussi une faiblesse majeure : repérer une anomalie après un préjudice d’une telle ampleur ne vaut pas prévention efficace.

Un test pour les contrôles internes de l’État ivoirien

Le montant avancé, supérieur à 39 milliards de FCFA, appelle prudence. Il ne s’agit ni d’un détournement juridiquement établi ni d’une perte définitivement certifiée pour le Trésor public. C’est, à ce stade, une évaluation du dommage allégué dans une plainte, ce qui change la lecture du dossier. Mais cette prudence n’enlève rien à l’enjeu : si les mécanismes de validation fiscale peuvent être contournés à cette échelle, c’est toute l’architecture de contrôle qui doit être auditée, depuis les applications métiers jusqu’aux niveaux d’autorisation.

Le sujet tombe au moment où la Cour des comptes rappelle que les fragilités de recouvrement ne sont pas théoriques. Dans son rapport sur l’exécution de la loi de finances 2024, elle relève au total près de 42,99 milliards de FCFA de chèques rejetés et de soldes cumulés susceptibles de créer des manques à gagner, dont 9,61 milliards au niveau de la seule DGI. Le même rapport note que la digitalisation des paiements devait réduire les chèques impayés, sans que l’effet attendu soit encore pleinement visible. Cela ne relie pas mécaniquement les chiffres aux dégrèvements contestés, mais cela confirme un environnement de contrôle encore vulnérable.

La portée politique est claire. Le ministère de l’Économie, des Finances et du Budget, dirigé par Adama Coulibaly, est jugé sur sa capacité à sécuriser la chaîne fiscale tout en poursuivant la modernisation de l’administration. La visite, le 25 juillet 2026, du nouveau siège du PPEF par le ministre de la Justice Sansan Kambilé et le ministre Adama Coulibaly avait justement pour objet de montrer la détermination de l’État à combattre la criminalité financière. Dans ce contexte, le dossier de la DGI oblige les autorités à prouver que la lutte contre la fraude ne se limite pas aux symboles institutionnels.

Ce que l’affaire dit de la Côte d’Ivoire aujourd’hui

Le calendrier renforce encore la pression. En juin 2026, la Côte d’Ivoire a été jugée proche d’une sortie de la liste grise du GAFI, l’organisme international de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme, après des progrès salués dans l’exécution de son plan d’action. Dans le même temps, les autorités ivoiriennes continuaient de présenter la rigueur budgétaire comme une priorité nationale, tandis que le gouvernement mettait en avant l’attractivité du pays auprès des partenaires du Plan national de développement 2026-2030. Un scandale présumé à la DGI rappelle donc qu’un pays peut afficher des résultats macroéconomiques solides tout en restant exposé à des failles micro-administratives.

Pour les entreprises, l’enjeu est immédiat. Si les dégrèvements irréguliers sont confirmés, certaines auraient bénéficié d’un avantage fiscal indu, pendant que d’autres supportaient la charge normale de l’impôt. Pour les agents publics, la question est différente : il faudra savoir si l’affaire révèle un réseau organisé, des complicités dispersées ou une défaillance de procédure. Pour les contribuables, enfin, le dossier pose une question de confiance. Un impôt bien collecté repose autant sur la loi que sur la certitude que l’égalité devant la règle est réelle.

À l’échelle régionale, cette affaire intéressera aussi la CEDEAO, où les États de la sous-région cherchent à renforcer la mobilité des capitaux tout en combattant les circuits de fraude, de blanchiment et de contournement fiscal. La Côte d’Ivoire, locomotive économique d’Afrique de l’Ouest, ne peut pas se permettre une zone grise dans la gestion de ses recettes. Le prochain signal à surveiller sera judiciaire : le niveau de mise en cause retenu, le sort des agents interpellés et, surtout, l’éventuel audit des procédures de validation qui dira si l’incident est isolé ou structurel.