À Johannesburg, l’angoisse ne vient plus seulement du crime, mais de sa répétition

Dans la périphérie orientale de Johannesburg, des femmes sont retrouvées mortes les unes après les autres. À Kempton Park, Rhodesfield, Olifantsfontein, Kwa-Thema ou Clayville, les lieux se ressemblent, les délais se resserrent et la peur s’installe dans les trajets les plus ordinaires : courir, rentrer chez soi, traverser une zone commerciale, attendre un transport. Dans une métropole déjà secouée par une criminalité élevée, la question n’est plus seulement de savoir qui a tué, mais pourquoi tant de femmes continuent de mourir dans un même périmètre sans protection suffisante.

Le drame dépasse largement le seul Gauteng. En Afrique du Sud, les violences basées sur le genre ont été qualifiées de crise nationale par le pouvoir exécutif, puis classées comme catastrophe nationale l’an dernier, avec un cadre d’action et de coordination spécifique. Le pays a aussi adopté un Plan stratégique national contre les violences basées sur le genre et les féminicides pour la période 2020-2030. Mais sur le terrain, la succession des meurtres nourrit une impression d’écart entre les annonces et la sécurité réelle des Sud-Africaines.

Ce que l’on sait des corps retrouvés autour de Kempton Park

Les faits ont pris de l’ampleur en quelques jours. La police sud-africaine a d’abord signalé quatre corps de femmes retrouvés dans la zone de Kempton Park sur une période d’environ deux mois, en appelant les habitantes à faire preuve d’une extrême prudence. Puis les enquêtes ont élargi le périmètre et porté le bilan à huit victimes dans l’aire d’Ekurhuleni et ses environs, avec des découvertes signalées à Kempton Park, Olifantsfontein, Kwa-Thema et Clayville. Les autorités disent examiner des liens possibles entre les dossiers, sans confirmer à ce stade l’existence d’un tueur unique.

Les détails disponibles restent prudents, mais ils dessinent déjà une même ligne d’inquiétude. Plusieurs corps ont été retrouvés partiellement ou entièrement dénudés, et l’une des victimes a été identifiée comme une femme de 38 ans portée disparue après être partie courir. La police a intensifié ses investigations, tandis que l’exécutif provincial du Gauteng a appelé la population à signaler tout renseignement utile. Dans cette affaire, la prudence lexicale des autorités répond à une réalité simple : un faisceau d’indices ne suffit pas encore à établir un mode opératoire unique, mais il suffit déjà à provoquer une alerte publique.

Cette vigilance est importante, car une partie de l’opinion a déjà parlé de « tueur en série ». Or, à ce stade, les policiers n’ont pas confirmé un tel profil. Ils disent seulement ne fermer aucune piste. Cette distinction compte. Elle évite de confondre une hypothèse d’enquête avec une conclusion judiciaire. Elle rappelle aussi que, dans les affaires de violences faites aux femmes, la précipitation peut nourrir la rumeur sans réduire le danger.

Une affaire locale, un signal national, et un test pour Pretoria

Le choc est d’autant plus fort que l’Afrique du Sud vit déjà avec des indicateurs alarmants. Le premier grand relevé national sur les violences basées sur le genre, publié en 2022, a montré que plus d’un tiers des femmes sud-africaines avaient subi des violences physiques au cours de leur vie, et 9,8 % des violences sexuelles. À cela s’ajoute un constat parlementaire récent : le pays affiche un taux de féminicide parmi les plus élevés au monde, et des centaines de femmes sont tuées sur une base trimestrielle. Dans ce contexte, chaque affaire isolée devient vite un révélateur d’un problème structurel.

Le cas de Kempton Park met aussi à l’épreuve la réponse publique. Le président Cyril Ramaphosa a placé les violences basées sur le genre au centre de son agenda, y compris dans les forums du G20 organisés par l’Afrique du Sud, et l’exécutif a récemment insisté sur la mise en place du Conseil national sur les violences basées sur le genre et les féminicides, désormais prévu par la loi de 2024. Mais les associations de terrain rappellent qu’une stratégie nationale ne vaut que si elle se traduit par des enquêtes rapides, des preuves traitées sans retard, des refuges accessibles et une prise en charge des survivantes qui ne dépende pas du code postal.

Le problème est aussi logistique. Dans une grande agglomération comme Ekurhuleni, la sécurité des femmes ne dépend pas seulement de la police criminelle. Elle touche l’éclairage, les transports, les itinéraires de course, la surveillance des friches, les délais d’identification médico-légale et la circulation de l’information entre postes de police, municipalités et services de santé. Quand plusieurs corps sont découverts dans un rayon restreint, le moindre retard de coordination fragilise la confiance des habitantes, mais aussi l’efficacité même de l’enquête.

À l’échelle régionale, l’enjeu dépasse les frontières sud-africaines. L’Afrique australe regarde ce dossier de près, d’autant que Pretoria occupe une place centrale dans la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe. Le gouvernement sud-africain a d’ailleurs rappelé récemment que le pays assume un rôle de coordination régionale plus large, dans un moment où les États de la zone sont aussi confrontés à la montée des violences de genre, à l’insécurité urbaine et aux limites des systèmes judiciaires. La réponse attendue n’est donc pas seulement policière. Elle est institutionnelle, budgétaire et durable.

Pour l’heure, l’enquête reste ouverte, et les autorités disent poursuivre les recoupements. Mais le message envoyé au pays est déjà clair : quand les corps s’accumulent et que les familles attendent des réponses, la lutte contre les féminicides ne peut plus rester un engagement de sommet. Elle doit devenir une capacité quotidienne de l’État, visible dans les quartiers, les commissariats et les tribunaux. C’est là que se jouera, dans les prochaines semaines, la crédibilité de la promesse faite aux Sud-Africaines.