Une crise qui dépasse les frontières des deux pays

À Johannesburg, Pretoria ou Durban, la tension autour des migrants africains revient par vagues, puis déborde dans les capitales du continent. Ce mouvement ne touche pas seulement des familles installées depuis des années. Il oblige aussi les États d’origine à arbitrer entre protection consulaire, pression politique intérieure et maintien d’un dialogue avec Pretoria.

Le dossier est particulièrement sensible pour le Nigeria, première économie africaine en population, et pour l’Afrique du Sud, puissance industrielle du sud du continent. Les deux pays pèsent lourd dans les équilibres régionaux. Le premier s’appuie sur la CEDEAO, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest, pour porter ses préoccupations. Le second est un acteur central de la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, et reste un interlocuteur majeur de l’Union africaine.

Abuja active la voie diplomatique et rapatrie ses ressortissants

Le Nigeria a choisi deux leviers à la fois. D’un côté, la protection immédiate de ses ressortissants. De l’autre, la montée du dossier au niveau régional et continental. Le ministère nigérian des affaires étrangères a confirmé avoir saisi les instances dirigeantes de la CEDEAO et de l’Union africaine au sujet des attaques xénophobes et afrophobes visant des Nigérians et d’autres Africains en Afrique du Sud. Cette démarche s’inscrit dans une longue série d’alertes africaines sur la violence anti-étrangers en Afrique du Sud.

Sur le terrain, Abuja poursuit les évacuations. Le 18 septembre 2026, la presse nigériane rapportait l’arrivée de 33 ressortissants rapatriés, portant à 1 716 le nombre total de personnes évacuées depuis juin. Le ministère des affaires étrangères a aussi indiqué que ce 12e mouvement consulaire avait commencé le 10 juin. Parmi les 1 716 retours, 1 388 ont été entièrement financés par l’État fédéral, soit environ 81 %. Le dernier groupe comprenait 17 adultes et 16 mineurs, et leurs billets ont été soutenus par des partenaires privés nigérians et par l’association des avocats nigérians en Afrique du Sud.

Les premières opérations avaient déjà été lancées à la mi-juin. Le ministère nigérian avait annoncé, le 9 juin, que les rapatriés quitteraient Johannesburg à bord d’un vol opéré par Air Peace, avec prise en charge totale par le gouvernement fédéral. La même séquence avait montré la montée en puissance d’un dispositif consulaire devenu, en quelques semaines, un mécanisme de secours de masse.

Pourquoi cette affaire pèse autant sur les relations afro-africaines

Cette crise ne se réduit pas à une succession de vols de retour. Elle révèle d’abord la fragilité de la protection des migrants africains dans des contextes de chômage élevé, de concurrence pour l’emploi informel et de politisation de la question migratoire. Le président Cyril Ramaphosa a affirmé en juin que l’Afrique du Sud n’a pas de place pour la xénophobie ni pour l’« afrophobie », tout en reconnaissant la pression que font peser la migration irrégulière, les services publics sous tension et les réseaux criminels sur son pays.

Mais sur le plan diplomatique, la ligne de Pretoria est aussi défensive. Le gouvernement sud-africain a dit avoir condamné les incidents de confrontation avec des immigrés et rappelé que les forces de l’ordre restent les seules autorisées à faire appliquer la loi. Il a aussi contesté le cadrage de certains épisodes en parlant de désinformation et de vidéos trompeuses, tout en maintenant un discours de fermeté sur l’immigration illégale. Cette double ligne explique la difficulté à apaiser durablement le climat.

Pour le Nigeria, le sujet est aussi politique à l’intérieur du pays. Les évacuations montrent que l’État répond vite quand des ressortissants sont exposés, mais elles rappellent aussi la vulnérabilité des Nigérians dans une économie sud-africaine où beaucoup travaillent dans le commerce, les services et les réseaux transnationaux. Chaque retour massif pèse sur l’intégration locale, le logement, la santé et la reprise d’activité des familles rapatriées. Le Ghana a déjà ouvert une séquence comparable, avec près de 1 900 citoyens évacués depuis mai et des aides de réintégration à l’arrivée. Cela confirme que le phénomène n’est pas bilatéral. Il touche plusieurs sociétés ouest-africaines à la fois.

Cette dimension collective explique pourquoi Accra a demandé un débat au niveau de l’Union africaine. Pretoria a reconnu cette demande en mai, avant le sommet de coordination de juin au Caire. En toile de fond, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples avait déjà dénoncé en avril les attaques contre des ressortissants africains en Afrique du Sud et rappelé un historique de violences récurrentes. Le dossier prend donc une portée continentale, au-delà de la seule relation Nigeria-Afrique du Sud.

Ce qu’il faut surveiller à l’échelle continentale

La suite dépendra de trois paramètres. D’abord, la capacité des autorités sud-africaines à contenir les violences et à sanctionner les auteurs. Ensuite, la solidité de la coordination entre États africains sur la protection consulaire, la réintégration des rapatriés et la gestion des tensions migratoires. Enfin, la place que l’Union africaine et les communautés régionales accepteront de donner à ce type de crise, qui touche à la fois la sécurité humaine, la circulation des personnes et l’image de la solidarité panafricaine.

Dans l’immédiat, le dossier rappelle une réalité simple. Les crises migratoires africaines se gèrent rarement en vase clos. Quand la tension monte dans un pays d’accueil, ce sont plusieurs capitales qui doivent agir en même temps. Et quand des évacuations deviennent nécessaires, ce n’est plus seulement un problème consulaire. C’est un test de crédibilité pour les États, pour les organisations régionales et pour l’idée même de libre circulation sur le continent.