À Kinshasa, la question constitutionnelle ne se joue plus seulement dans les hémicycles. Elle s’installe aussi dans la rue, avec un risque immédiat : que le débat sur les règles du pouvoir bascule dans les affrontements et les accusations croisées.

Le ministre d’État chargé de la Justice, Guillaume Ngefa, a ordonné l’ouverture d’une enquête judiciaire après les incidents survenus lors des manifestations organisées le mardi 15 septembre 2026 par la Coalition Article 64, dite C64, à Kinshasa et dans plusieurs villes de la République démocratique du Congo.

Une mobilisation nationale sous forte surveillance

La C64 rassemble plusieurs formations de l’opposition, dont l’ECiDé de Martin Fayulu, l’Ensemble pour la République de Moïse Katumbi, l’Alliance pour le changement de Jean-Marc Kabund, le LGD d’Augustin Matata et l’Envol de Delly Sesanga. La coalition conteste le projet de changement de la Constitution ainsi que la proposition de loi relative au référendum.

À Kinshasa, les rassemblements devaient converger vers le Palais du Peuple, siège du Parlement. La journée coïncidait avec la rentrée parlementaire et le dépôt du projet de budget 2026-2027 par le gouvernement. Ce calendrier a placé la mobilisation dans un environnement institutionnel et sécuritaire particulièrement tendu.

Des militants se sont rassemblés dans plusieurs quartiers de la capitale, notamment à Limete et à Bandalungwa. Dans certaines villes, les cortèges ont pu se former. Dans d’autres, les autorités les ont empêchés ou dispersés. À Kananga, dans le Kasaï-Central, la marche annoncée n’a finalement pas eu lieu et plusieurs interpellations ont été signalées.

La couverture de la mobilisation par Radio Okapi fait état d’un important déploiement policier à Kinshasa et de rassemblements dans plusieurs villes. Les autorités avaient autorisé le principe de la marche dans certains périmètres, tout en refusant que les manifestants atteignent directement le Parlement.

La justice appelée à établir les faits

L’enquête devra déterminer les circonstances des violences rapportées pendant et autour des manifestations. Elle portera notamment sur les blessures, les destructions, les interpellations et les accusations de décès formulées après les heurts.

Le parquet devra aussi confronter les récits des différents protagonistes. La C64 accuse les forces de sécurité et des membres de la Force du progrès, un groupe de jeunes se réclamant proche de l’Union pour la démocratie et le progrès social, le parti présidentiel, d’avoir préparé un guet-apens contre les manifestants. Le pouvoir rejette cette version et met en cause la gestion de la mobilisation par l’opposition.

La Commission nationale des droits de l’homme de la RDC a signalé la présence de personnes munies d’armes blanches aux 12e, 11e et 10e rues de Limete. Selon cette institution, ces personnes auraient empêché la progression du cortège. Ce signalement devra être vérifié par des témoignages, des images, des certificats médicaux et les procès-verbaux d’interpellation.

Les bilans humains restent divergents. La police nationale congolaise a affirmé qu’aucun décès n’avait été signalé à Kinshasa dans son premier bilan. De son côté, l’opposition a évoqué un éventuel mort et dénoncé une répression. Tant que les autorités judiciaires n’auront pas établi les faits, ces affirmations doivent rester attribuées à leurs auteurs.

Cette prudence est essentielle. Dans les précédentes mobilisations de la C64, les organisations de défense des droits humains avaient déjà demandé des investigations indépendantes sur les violences, les arrestations et le rôle de groupes de jeunes affiliés à des formations politiques. Un précédent rapport de la Commission nationale des droits de l’homme avait également mis en cause des éléments de la police et des membres présumés de la Force du progrès lors du sit-in du 12 juin 2026.

Un débat constitutionnel au cœur du rapport de force

La controverse dépasse le seul déroulement de la marche. Elle porte sur l’avenir du cadre institutionnel congolais. La C64 estime que le renvoi au Parlement de la loi sur le référendum, après les réserves émises par la Cour constitutionnelle, ne constitue pas un abandon du projet. Elle redoute qu’une modification de la Constitution puisse ouvrir la voie à un troisième mandat du président Félix Tshisekedi.

Le débat renvoie notamment aux articles 70 et 220 de la Constitution. Le premier fixe la durée du mandat présidentiel. Le second protège le nombre de mandats et certains principes fondamentaux contre une révision. Pour l’opposition, ces dispositions forment une limite politique et juridique au projet présidentiel. Pour le pouvoir, toute évolution institutionnelle doit suivre la procédure prévue par la Loi fondamentale.

Cette confrontation intervient alors que la République démocratique du Congo reste engagée sur plusieurs fronts. Le gouvernement doit répondre aux défis sécuritaires dans l’est du pays, préserver l’activité économique et organiser le fonctionnement des institutions après les élections générales de décembre 2023. Dans ce contexte, une crise autour de la Constitution peut rapidement peser sur la confiance des investisseurs, les relations entre majorité et opposition et la stabilité des grandes villes.

Les effets ne seront pas identiques pour tous. À Kinshasa, une journée de mobilisation perturbée peut ralentir les transports, le commerce et l’accès aux administrations. Dans les provinces, l’interdiction d’un rassemblement ou les arrestations peuvent renforcer le sentiment d’éloignement vis-à-vis du pouvoir central. Les travailleurs de l’économie informelle, qui dépendent directement de la circulation dans les rues, sont souvent les premiers touchés par ces tensions.

Un test pour les institutions et la région

L’enquête annoncée sera donc jugée sur sa méthode autant que sur ses conclusions. Les victimes présumées, les agents de l’État, les responsables politiques et les témoins civils devront pouvoir être entendus. La publication d’éléments vérifiables permettrait de réduire l’espace laissé aux rumeurs et aux bilans contradictoires.

La RDC appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui suit de près les questions de sécurité et de gouvernance dans la région. La situation congolaise intéresse aussi l’Union africaine, car les modifications constitutionnelles destinées à prolonger le pouvoir des dirigeants ont déjà alimenté plusieurs crises politiques sur le continent.

Le prochain point de tension se situera au Parlement, où la proposition de loi sur le référendum pourrait revenir en discussion. Les autorités devront également clarifier les conditions d’exercice du droit de manifester. Pour l’opposition, la bataille continuera autour des articles 70 et 220. Pour le pouvoir, l’enjeu sera de démontrer que le processus institutionnel ne sert pas à contourner la limitation des mandats.

En attendant, la justice doit établir ce qui s’est réellement passé le 15 septembre 2026. Dans une séquence où chaque camp mobilise ses propres chiffres et ses propres images, cette clarification devient un enjeu politique national, mais aussi un test de crédibilité pour les institutions congolaises.