Le silence, l’absence. Pour plusieurs familles de jeunes Tunisiens partis étudier ou travailler en Russie, l’attente est interminable, insoutenable. Depuis des mois, ils sont sans nouvelles d’un fils, d’un cousin, d’un ami expatrié sur le sol russe. Tous craignent qu’ils n’aient envoyés contre leur gré, combattre en Ukraine.
Des étudiants dont les familles ont perdu la trace
Une association tunisienne d’aide aux ressortissants bloqués à l’étranger, RATTA, dit avoir recensé au moins dix Tunisiens enrôlés de force dans l’armée russe. La plupart étaient étudiants et avaient entre 20 et 30 ans. L’association indique qu’une personne est morte et que le sort des autres reste incertain.
Parmi les cas signalés figure celui d’Aymen Dhawadi, étudiant tunisien de 25 ans, parti en Russie pour poursuivre des études de gestion à Voronej. Sa famille dit avoir reçu régulièrement de ses nouvelles jusqu’au début de 2026, puis avoir perdu tout contact. Son cousin affirme qu’après une arrestation et plusieurs mois de détention, le jeune homme aurait été poussé à rejoindre l’armée pour éviter une peine de prison.
Les familles disent avoir transmis aux autorités tunisiennes des informations comme des numéros de recrutement et le nom des unités militaires présumées où ces jeunes auraient été affectés. A Tunis, des proches se sont rassemblés le 21 octobre devant le ministère des Affaires étrangères pour demander au gouvernement d’accélérer les démarches diplomatiques auprès de la Russie et de l’Ukraine. Selon le président de RATTA, les familles n’avaient à ce stade pas obtenu de réponse permettant d’éclaircir le sort des disparus.
Un phénomène continental, des chiffres à manier avec prudence
Les cas tunisiens s’inscrivent dans un phénomène plus large. Les méthodes de recrutement de l’armée russe, qui ont fait l’objet de nombreuses enquêtes, s’appuient notamment sur de fausses offres d’emploi, des promesses de salaires élevés ou de formation, ainsi que des pressions exercées sur des personnes déjà en Russie. Le parcours des étudiants tunisiens signalés rappelle que le risque peut apparaître après le départ, lorsque le statut de séjour, l’accès à l’aide juridique ou la capacité de communiquer avec la famille deviennent fragiles.
Le phénomène commence à être quantifié. En mars 2026, le ministre ukrainien des Affaires étrangères avançait qu’au moins 1 780 Africains de 36 pays combattaient dans les rangs russes. De son côté, l’enquête de l’organisation de recherche INPACT avait documenté 1 417 ressortissants de 35 pays recrutés entre 2023 et 2025, dont 316 morts selon son décompte.
Une enquête publiée en août 2026 par Journalists for Justice estimait pour sa part qu’au moins 3 066 Africains de 40 pays avaient été recrutés depuis octobre 2022 et que 502 avaient été tués au combat. Les auteurs disent avoir croisé des données de renseignement ukrainiennes avec des témoignages de recrues, de proches et de prisonniers.
Le phénomène touche des pays aux trajectoires et aux relations extérieures différentes. Le Kenya, le Cameroun, le Ghana, l’Égypte et l’Afrique du Sud figurent parmi les pays pour lesquels des recrutements ont été documentés ou signalés. Des gouvernements africains ont demandé des informations, le retour de leurs ressortissants ou la fin des recrutements. Les réponses nationales restent inégales, et les familles se trouvent souvent à dépendre de démarches diplomatiques lentes pour obtenir une information vérifiable.
La protection consulaire à l’épreuve de la guerre
Pour la Tunisie, le défi immédiat consiste à vérifier l’identité, la localisation et le statut de chaque personne signalée.
Le travail consulaire est particulièrement difficile lorsque les personnes concernées se trouvent dans des zones de guerre ou sous contrôle militaire. Les autorités tunisiennes doivent recueillir les dossiers des familles, solliciter des réponses formelles auprès de Moscou et, lorsque cela est possible, échanger avec Kyiv ou les organismes humanitaires compétents. Les demandes de recherche doivent pouvoir être suivies, avec des retours réguliers aux proches, même lorsqu’aucune confirmation n’est encore disponible.
L’enjeu dépasse les seules familles. Des étudiants et des travailleurs tunisiens à l’étranger ont besoin d’informations accessibles sur les risques liés aux offres d’emploi, aux contrats militaires et aux changements de statut administratif. Une communication préventive ne doit toutefois pas transformer tous les départs vers la Russie en soupçon : elle doit expliquer les signaux d’alerte, les interlocuteurs à contacter et les protections réellement disponibles.
À l’échelle régionale, la Tunisie appartient à l’Union du Maghreb arabe (UMA), cadre de coopération nord-africain, et à l’Union africaine. La circulation de réseaux de recrutement entre plusieurs pays rend utiles le partage d’informations consulaires et la coopération contre les annonces trompeuses. Les gouvernements africains ne disposent pas tous du même poids diplomatique face à Moscou ; une coordination continentale pourrait aider à documenter les cas et à demander des procédures de rapatriement ou de clarification.
Ce qu’il reste à établir
La prochaine étape est d’obtenir des réponses individualisées : qui est vivant, qui est détenu, qui a été envoyé au front et dans quelles conditions les contrats ont été signés ? Pour l’heure, le nombre avancé par l’association tunisienne demeure un décompte de cas documentés, non une statistique officielle. Les récits des familles sont essentiels pour ouvrir les recherches, mais les faits sensibles doivent encore être confirmés dossier par dossier.
La situation met à l’épreuve la capacité de Tunis à protéger ses ressortissants loin du territoire national, ainsi que la transparence des autorités russes sur les étrangers engagés dans ses forces. Elle rappelle aussi que les chiffres continentaux, même alarmants, ne remplacent pas une réponse aux proches. Pour les familles, la priorité reste de savoir ce qu’il est advenu de leurs enfants.
Les éléments sur les dix cas tunisiens et les démarches des familles sont rapportés par le compte rendu des familles tunisiennes et de l’association RATTA. Le rassemblement devant le ministère est également signalé par un média d’actualité régional. Les estimations à l’échelle africaine sont issues de l’enquête sur les données INPACT et du rapport de Journalists for Justice.