Quand le courant vacille, l’économie paie tout de suite

En Tunisie, une coupure d’électricité ne se limite pas à un simple désagrément domestique. En pleine canicule, elle peut interrompre une journée de travail, dégrader une chaîne du froid, bloquer une cuisson, ou détruire en quelques heures un équipement coûteux. À Tunis, plusieurs professionnels disent avoir découvert à quel point le système économique reste vulnérable dès que le réseau électrique se tend.

Le pays a pourtant une expérience ancienne de l’interconnexion électrique. La STEG, société tunisienne de l’électricité et du gaz, rappelle que la Tunisie a bâti son réseau avec des liaisons vers l’Algérie, et prépare aussi le projet ELMED, entre la Tunisie et l’Italie, pour renforcer ses capacités d’échange autour de la Méditerranée. Mais l’été 2026 a rappelé une réalité plus immédiate : quand la demande grimpe vite, la marge de manœuvre reste étroite.

Une vague de chaleur, puis des délestages

À partir de la mi-juillet 2026, la STEG a annoncé des coupures tournantes ou ciblées dans plusieurs régions pour préserver la stabilité du réseau. La compagnie a expliqué que la canicule faisait exploser la consommation, surtout à cause de la climatisation, au point de pousser le système vers sa limite. TAP a relayé plusieurs avis officiels de coupures programmées entre 11 h et 16 h, puis entre 17 h et 22 h selon les gouvernorats concernés. La presse tunisienne a aussi rapporté que la STEG a démenti une rumeur de blackout national le 25 juillet, signe que le sujet a pris une ampleur nationale.

La séquence ne relève donc pas d’un incident isolé. Elle s’inscrit dans un enchaînement de pics de demande et d’ajustements d’urgence. Dans le pays, des médias tunisiens ont rapporté des coupures quotidiennes dans le Grand Tunis et dans d’autres zones, tandis que la STEG demandait aux usagers de prendre leurs dispositions à l’avance. Cette gestion au jour le jour traduit une contrainte de réseau plus qu’un simple inconfort passager.

Des ateliers, des cuisines et des frigos à l’arrêt

Les effets les plus visibles se lisent dans les petites entreprises. À Tunis, une apicultrice a perdu son atelier après une série de coupures répétées et une surchauffe du circuit électrique, avec, au final, la destruction du matériel et des stocks. Elle a ensuite dû demander un report de crédit et chercher la procédure d’indemnisation auprès de la STEG. Son cas éclaire une réalité souvent invisible dans les bilans macroéconomiques : quand le réseau décroche, ce sont d’abord les structures les plus fragiles qui absorbent le choc.

Dans la restauration, les pertes se comptent en denrées, en heures de service et en clients perdus. Les organisations professionnelles ont évoqué des dommages sur les cuisines, les appareils de climatisation et la chaîne du froid. Dans l’agroalimentaire, le problème est encore plus direct : certains produits doivent être détruits lorsque la température de conservation n’est plus garantie. La presse tunisienne a rapporté des pertes dans la viande, la volaille, la boulangerie et l’industrie, avec des arrêts de production et des équipements endommagés.

Les chiffres avancés par les organisations professionnelles donnent la mesure de l’onde de choc, même s’ils restent à consolider. Des estimations évoquent près de 13 % de la production nationale de volailles perdus, 70 % des restaurants touchés, entre 400 et 500 tonnes de viande détruites, et jusqu’à 55 heures d’arrêt en une semaine dans le textile. Ces données doivent être lues avec prudence, car les autorités n’ont pas encore publié de chiffrage global des pertes. Mais elles disent déjà l’essentiel : l’impact se diffuse bien au-delà des quartiers privés d’électricité.

Pourquoi la Tunisie a si peu de marge

Le système électrique tunisien reste très exposé à la demande de pointe. Selon la STEG, l’architecture du réseau s’appuie sur la production nationale, des interconnexions régionales et des importations de gaz pour alimenter une partie des centrales. Plusieurs sources tunisiennes et internationales rappellent aussi que la Tunisie couvre une part non négligeable de ses besoins en électricité grâce aux achats en provenance d’Algérie, à hauteur d’environ 11 % à 14 % selon les périodes et les sources. En 2025, des données de commerce extérieur montraient déjà une dépendance forte aux importations d’électricité algérienne.

Or l’Algérie a elle aussi subi une vague de chaleur et des tensions sur son réseau à la même période. L’agence officielle algérienne a fait état d’un incident technique sur une installation électrique à Sidi Okba, maîtrisé rapidement, et d’un pic historique de consommation pendant la chaleur. Dans ce contexte, la Tunisie n’avait pas la possibilité d’augmenter librement ses imports au moment où sa propre demande montait. C’est l’un des points centraux de la crise : la dépendance régionale protège en partie le système, mais elle ne remplace ni la réserve de production ni la flexibilité du réseau.

Les spécialistes tunisiens ont aussi mis en avant un autre facteur : l’anticipation. La population n’est pas habituée à des délestages répétés, ce qui complique la réaction des ménages comme des entreprises. Les autorités, elles, doivent composer avec un réseau ancien, des besoins d’investissement élevés et une montée continue des usages électriques en été. Dans un pays où la climatisation est devenue un outil de confort, de santé et de productivité, la question énergétique est désormais une question sociale autant qu’industrielle.

Ce que cette crise dit de l’Afrique du Nord

Pour la Tunisie, l’enjeu dépasse la seule période de canicule. Il touche à la sécurité énergétique, à la résilience des petites entreprises et à la crédibilité du service public. Dans un contexte où le pays cherche à moderniser ses infrastructures et à renforcer ses interconnexions, la crise rappelle qu’une transition énergétique ne se juge pas seulement aux annonces d’investissement. Elle se mesure aussi à la capacité à protéger les activités quotidiennes, des ateliers artisanaux aux chaînes agroalimentaires.

À l’échelle régionale, le dossier renvoie à une question plus large pour l’Afrique du Nord : comment mieux coordonner les réseaux, les pointes de consommation et les capacités de secours entre voisins, sans transformer la dépendance en fragilité chronique. L’Union du Maghreb arabe existe sur le papier, mais l’intégration énergétique réelle se joue surtout dans les interconnexions, les échanges techniques et les projets structurants. En Tunisie, la prochaine étape à surveiller reste donc double : le retour à la normale sur le réseau, et la capacité des autorités à convertir cette alerte en choix d’investissement durables.