Quand la chaleur frappe, l’élevage paie d’abord
Dans le nord de la Tunisie, la canicule n’a pas seulement fait monter le mercure. Elle a aussi mis à nu la fragilité d’exploitations qui dépendent d’un courant stable, d’une ventilation continue et d’une eau disponible à toute heure. Quand l’électricité saute au mauvais moment, c’est la chaîne entière qui vacille, du bâtiment d’élevage jusqu’au lait qu’on jette faute de froid.
Ce choc s’inscrit dans un épisode climatique particulièrement éprouvant pour la Tunisie. Au cours de juillet 2026, les autorités ont multiplié les messages de vigilance auprès des éleveurs, tandis que la STEG, la compagnie nationale d’électricité et de gaz, a admis le recours possible à des coupures tournantes pour préserver la stabilité du réseau. Le président Kaïs Saïed a lui-même réuni, le 22 juillet à Carthage, les ministres concernés et les responsables de la STEG et de la SONEDE, la compagnie publique des eaux, pour discuter des coupures prolongées et des incendies.
Des pertes massives dans le nord-ouest
À El Fahs, à environ 60 kilomètres de Tunis, une exploitation avicole a vu ses poulaillers se vider en quelques heures. Selon le vétérinaire de l’élevage, près de 90 % des volailles sont mortes après une coupure d’électricité prolongée. Il a avancé une fourchette de 150 000 à 200 000 poulets perdus, en expliquant que le groupe électrogène de secours, prévu pour deux ou trois heures seulement, a surchauffé avant de s’arrêter. Il a aussi estimé la perte financière entre 1,4 et 1,5 million de dinars tunisiens. Ces chiffres restent ceux de l’exploitant et n’ont pas été publiquement consolidés par une autre source indépendante sur site, mais ils illustrent l’ampleur du choc subi par la filière.
Le même épisode a touché d’autres activités d’élevage. Une exploitation laitière a indiqué avoir dû jeter l’équivalent de six jours de traite, soit environ 1 200 litres de lait, après la rupture de la chaîne du froid. Là encore, la perte est double : financière immédiatement, puis sanitaire et logistique, car le lait ne se récupère pas une fois qu’il a été exposé trop longtemps à la chaleur. Les services vétérinaires avaient pourtant appelé les aviculteurs à renforcer les systèmes de refroidissement, à vérifier les groupes électrogènes et à éviter les interventions non urgentes pendant les heures les plus chaudes.
Les autorités agricoles avaient même insisté, dès la mi-juillet, sur la nécessité d’assurer en permanence de l’eau propre et fraîche, une bonne aération et un ombrage suffisant dans les élevages. Ces consignes montrent un point central : la hausse des températures devient un risque de production à part entière, et non plus seulement une contrainte saisonnière. En Afrique du Nord comme ailleurs, l’agriculture intensive s’expose de plus en plus à une combinaison de stress thermique, de pression sur l’eau et de tension sur les réseaux électriques.
Un réseau sous pression, un modèle à adapter
La STEG a expliqué les délestages par la forte demande provoquée par la canicule. Son PDG a évoqué, le 15 juillet, l’usage massif de la climatisation et l’intensité exceptionnelle de la consommation électrique. Quelques jours plus tard, la compagnie a prévenu que des coupures tournantes pourraient toucher plusieurs gouvernorats, notamment dans le Grand Tunis, le Nord et le Centre. Elle a aussi nié, le 24 juillet, la rumeur d’une panne nationale généralisée. Autrement dit, la stratégie publique a consisté à éviter l’effondrement du système, au prix de coupures localisées et parfois mal vécues.
Pour les ménages urbains, ces coupures signifient des réfrigérateurs arrêtés, des nuits plus lourdes et des appareils endommagés. Pour les exploitants agricoles, elles peuvent détruire en quelques heures une production construite sur des mois. La différence est nette entre ceux qui peuvent absorber un arrêt temporaire et ceux qui dépendent d’une continuité absolue. Une ferme avicole ou une laiterie ne fonctionne pas comme un bureau. Le moindre creux du réseau peut y provoquer une cascade de pertes.
Cette crise remet aussi sur la table la question de l’investissement énergétique. La Tunisie s’est engagée, avec l’appui de partenaires méditerranéens, dans le projet d’interconnexion électrique Elmed avec l’Italie, destiné à renforcer les échanges et la résilience du réseau. Mais à court terme, ce sont surtout la maintenance, la prévisibilité des coupures et la protection des secteurs sensibles qui comptent. Une ferme ne peut pas improviser une transition énergétique au milieu d’une vague de chaleur.
Ce que l’épisode dit de la Tunisie et de la région
Au plan national, l’affaire révèle la rencontre de trois fragilités : la chaleur extrême, la dépendance au courant pour l’élevage, et la difficulté d’annoncer à temps des délestages réellement compatibles avec l’activité économique. Le gouvernement tunisien et la STEG tentent d’éviter une panne plus grave, mais le coût se déplace vers les producteurs, surtout ceux qui travaillent dans l’aviculture et le lait, deux secteurs où les marges sont souvent serrées.
Le sujet dépasse aussi la Tunisie. Dans toute l’Afrique du Nord, les sécheresses plus longues, les vagues de chaleur plus précoces et la pression sur les réseaux imposent une révision des politiques agricoles et énergétiques. La question n’est plus seulement de produire davantage, mais de produire de façon plus résiliente, avec des bâtiments mieux isolés, des systèmes de secours réellement dimensionnés et des réseaux capables d’absorber les pics sans sacrifier les zones rurales. L’Union africaine, qui pousse de plus en plus les États à l’adaptation climatique, observe là un cas concret de ce qui attend de nombreux pays du continent.
En Tunisie, l’épisode de juillet 2026 laisse une question très simple : comment protéger à la fois le réseau national et les activités qui ne survivent pas à une interruption prolongée ? Tant que cette réponse restera partielle, les vagues de chaleur continueront de se transformer en pertes économiques directes, surtout dans les zones agricoles proches de Tunis, de Zaghouan et du nord-ouest.