Une tragédie qui parle d’abord d’économie locale

À Ben Guerdane, le deuil a pris la forme d’un rassemblement silencieux. Dans cette ville frontière du sud-est tunisien, des familles ont accompagné les victimes d’un naufrage survenu au large de Zarzis, sur une portion de côte où la mer est à la fois horizon, ressource et danger. Le drame a frappé au moment même où les habitants réclament davantage que des mots : des emplois, des services publics, et une place durable dans l’économie du pays.

Le gouvernorat de Médenine, qui englobe Ben Guerdane et Zarzis, vit depuis des années sous une double contrainte. D’un côté, il est tourné vers la frontière libyenne et les échanges transfrontaliers. De l’autre, il reste exposé aux fragilités d’une économie locale trop dépendante du commerce informel, du petit transport et d’activités saisonnières. Les autorités tunisiennes ont bien présenté Ben Guerdane comme un futur pôle commercial et logistique, avec une zone franche adossée à la route, au port de Zarzis et à l’aéroport Djerba-Zarzis. Mais sur le terrain, ces projets avancent lentement et n’ont pas encore absorbé les tensions sociales visibles dans la ville.

Le naufrage, puis le basculement vers le deuil public

Les premiers éléments recueillis par les autorités tunisiennes indiquent qu’une embarcation partie clandestinement avec 15 personnes a fait naufrage au large de Zarzis. Un survivant a été secouru. Les opérations de recherche ont ensuite permis de repêcher plusieurs corps. Le 23 août, l’Agence TAP signalait 11 corps repêchés. D’autres médias tunisiens rapportaient encore, le 24 août, la poursuite des recherches pour deux disparus. Le bilan restait donc évolutif, comme souvent dans ce type de catastrophe maritime.

Ce point est essentiel. Dans les naufrages en Méditerranée, le premier chiffre n’est pas toujours le dernier. Entre les déclarations initiales, les recoupements auprès des survivants et la progression des recherches, le bilan humain peut changer en quelques heures. Ici, le noyau dur de l’information est toutefois stable : des jeunes originaires de Ben Guerdane et de Zarzis ont tenté la traversée, et plusieurs ont perdu la vie en mer.

À Ben Guerdane, la douleur a vite débordé le cadre familial. Des habitants ont dénoncé une situation économique qui se dégrade et des promesses publiques qui ne se traduisent pas en activité réelle. Le chômage national reste élevé en Tunisie, à 14,9 % au deuxième trimestre 2026, selon l’Institut national de la statistique. Chez les jeunes de 15 à 24 ans, il atteignait 35,4 % sur la même période. Dans un pays où les diplômés et les non-diplômés peinent à trouver une trajectoire stable, la route maritime vers l’Italie continue d’apparaître, pour certains, comme une issue désespérée.

Ce que révèle la côte sud-est tunisienne

La façade maritime de Médenine n’est pas seulement une ligne de départ vers l’Europe. C’est aussi un espace où se croisent commerce frontalier, travail saisonnier, pêche, tourisme côtier et circulation irrégulière. Zarzis dispose d’atouts réels. Ben Guerdane sert de carrefour avec la Libye. Mais l’ensemble reste vulnérable aux à-coups sécuritaires, aux retards d’investissement et à l’insuffisance d’emplois formels. L’écart entre l’activité visible et la stabilité des revenus nourrit les départs, surtout chez les jeunes hommes, mais pas seulement.

La dynamique migratoire donne aussi la mesure du problème. Selon une étude conjointe de l’OIM et du HCR, 127 604 tentatives de traversée du centre de la Méditerranée ont été recensées en 2024 depuis la Libye, la Tunisie et, dans une moindre mesure, l’Algérie vers l’Europe, soit une baisse d’environ 38 % par rapport à 2023. La baisse des passages ne signifie pas une baisse du danger. Le même ensemble de données rappelle que 3 387 personnes sont mortes ou ont disparu en 2024 sur l’ensemble des routes méditerranéennes, avec plus de 80 % des décès sur les axes central méditerranéen et atlantique.

Autrement dit, la pression a changé de forme, pas de nature. Quand les interceptions augmentent, quand les contrôles se renforcent, quand les départs deviennent plus chers et plus clandestins, les embarcations partent parfois plus tard, plus loin ou dans de pires conditions. C’est l’une des raisons pour lesquelles les naufrages continuent, malgré les opérations de surveillance et les coopérations sécuritaires menées entre la Tunisie, l’Italie et la Libye.

Une alerte pour toute la rive sud de la Méditerranée

Ce drame rappelle enfin que la Méditerranée centrale reste l’un des couloirs migratoires les plus meurtriers au monde. L’OIM la décrit comme la route connue la plus dangereuse pour les traversées par mer, avec des dizaines de milliers de morts et de disparus enregistrés depuis 2014. Pour la Tunisie, la question dépasse la seule gestion des frontières. Elle touche à la cohésion sociale des régions intérieures et frontalières, à la crédibilité des politiques d’emploi et à la capacité de l’État à rendre visibles des perspectives qui n’impliquent pas le départ clandestin.

Pour les familles de Ben Guerdane et de Zarzis, l’enjeu est immédiat : retrouver les disparus, enterrer les morts, comprendre les circonstances exactes du départ. Pour le pouvoir central, l’affaire remet sur la table une question plus large : comment retenir une jeunesse qui voit la frontière libyenne, le port, la mer et, au bout, l’Europe, sans trouver à proximité un avenir suffisamment solide pour rester. Tant que cette réponse restera incomplète, le sud-est tunisien continuera d’être un baromètre des fractures du pays.