Un dossier médical accessible entre plusieurs services peut éviter des examens répétés et aider un médecin à suivre un patient dans la durée. En Tunisie, cette promesse dépend moins de l’annonce d’un partenariat que de la capacité des hôpitaux à faire fonctionner des outils compatibles, sûrs et réellement disponibles.

Un chantier tunisien déjà engagé

La santé numérique n’est pas un projet neuf pour Tunis. En 2012, la Tunisie avait lancé avec l’appui d’experts espagnols une expérimentation dans six hôpitaux publics. Elle visait à réunir les informations médicales d’un patient dans un dossier unique, plutôt que de les conserver séparément selon les services.

Une deuxième phase, conduite de 2015 à 2017 avec un financement européen d’un million d’euros, devait étendre le dispositif à dix autres établissements. La Fondation internationale et ibéro-américaine pour l’administration et les politiques publiques (FIIAPP), avec des services de santé espagnols, a indiqué que 16 hôpitaux avaient intégré le système à la fin du programme. Le bilan du programme hospitalier tuniso-espagnol portait aussi sur la gestion médico-économique, c’est-à-dire le rapprochement des données de soins et des coûts.

Depuis, le ministère tunisien de la Santé poursuit plusieurs chantiers numériques. Un programme soutenu par l’Agence française de développement (AFD), lancé en 2019 et doté d’un prêt de 27,3 millions d’euros, prévoit notamment des dossiers médicaux informatisés, des archives numériques et des outils de télémédecine dans les hôpitaux publics. L’objectif annoncé est aussi de réduire les écarts d’accès aux soins entre régions. La présentation du programme e-santé de l’AFD détaille ses composantes.

Madrid, partenaire possible, pas modèle à copier

Lundi 2 novembre 2026, le ministre de la Santé, Mustapha Ferjani, a rencontré à Tunis l’ambassadeur d’Espagne, Isidro Antonio González Afonso. L’agence tunisienne TAP rapporte que les discussions ont porté sur le développement de l’hôpital numérique et du dossier médical électronique. Les échanges ont également concerné les médicaments, la transplantation d’organes et d’autres domaines de coopération sanitaire. La dépêche de l’agence tunisienne TAP confirme la date et les participants.

La réunion ouvre une piste de coopération, mais ne constitue pas, à elle seule, un accord de financement ou un calendrier de déploiement. Les autorités ont évoqué la nécessité d’un plan d’action pour traduire les priorités en projets concrets. Les prochaines étapes devront donc préciser qui assurera la mise en œuvre, quels établissements seront concernés et comment les systèmes existants seront reliés.

L’expérience espagnole peut apporter des compétences en interopérabilité : la capacité de différents logiciels et établissements à échanger des informations médicales de manière compréhensible et sécurisée. Mais l’enjeu tunisien n’est pas de transposer à l’identique un système étranger. Il s’agit de bâtir des outils adaptés à l’organisation des hôpitaux tunisiens, aux ressources disponibles et aux règles nationales de protection des données.

La technologie ne suffit pas à rapprocher les soins

Pour les patients, un dossier partagé peut faciliter la continuité du suivi lorsqu’ils passent d’un service à un autre. Il peut aussi limiter la répétition d’examens, à condition que les informations soient à jour et accessibles aux professionnels autorisés. Pour les équipes hospitalières, le changement suppose de nouveaux équipements, de la formation et du temps pour adapter les pratiques.

Les bénéfices ne seront pas répartis automatiquement. Un hôpital bien connecté dans une grande ville peut adopter plus rapidement ces outils qu’un établissement éloigné, confronté à des difficultés de réseau ou de personnel. La télémédecine peut rapprocher certains spécialistes des régions intérieures et rurales, mais elle ne remplace ni les infrastructures, ni les consultations physiques lorsque celles-ci sont nécessaires.

La sécurité des données constitue un autre point décisif. Un dossier numérique centralise des informations sensibles : les accès, les responsabilités en cas d’incident et les modalités de partage doivent être définis clairement. Le Centre informatique du ministère de la Santé présente déjà la formation et l’accompagnement des structures publiques comme une partie de ses missions. Le Centre informatique du ministère de la Santé développe et déploie des systèmes d’information hospitaliers.

Un enjeu régional de souveraineté sanitaire

En septembre et octobre 2026, la Tunisie a placé la transformation numérique au cœur d’une charte nationale de santé et d’échanges internationaux consacrés à la santé numérique. La TAP rapporte que les autorités ont mis en avant l’accès équitable, la protection des données et le développement des compétences nationales. Cette orientation donne un cadre plus large aux discussions avec l’Espagne : les partenariats extérieurs doivent soutenir des capacités tunisiennes durables. Les engagements de la Charte nationale de la santé replacent le numérique dans l’objectif de couverture sanitaire universelle.

À l’échelle nord-africaine, ces choix peuvent intéresser les pays voisins confrontés, eux aussi, à la circulation des patients, à la répartition inégale des spécialistes et à la modernisation des hôpitaux. L’Union du Maghreb arabe (UMA), cadre régional réunissant notamment la Tunisie, pourrait offrir un espace de dialogue, même si la rencontre du 2 novembre reste bilatérale et ne relève pas d’un programme maghrébin commun.

Le prochain indicateur concret ne sera donc pas une nouvelle déclaration de partenariat, mais l’adoption d’un plan précisant les responsabilités, les garanties de confidentialité et les établissements concernés. C’est à cette étape que la coopération annoncée pourra se mesurer à ses effets : un suivi plus continu pour les patients, sans creuser davantage l’écart entre les hôpitaux de Tunis et ceux des régions.