Quand l’eau se fait rare, les fermes tunisiennes changent de logique
Dans une Tunisie où la pluie devient plus irrégulière, l’enjeu n’est plus seulement de produire davantage. Il faut d’abord produire autrement. Du golfe de Gabès aux plaines céréalières du nord-ouest, la sécheresse pousse les agriculteurs tunisiens à revoir leurs gestes, leurs semences et leur rapport à l’eau. Cette bascule dit beaucoup d’un pays qui cherche à protéger sa sécurité alimentaire sans épuiser davantage ses ressources hydriques.
Le sujet dépasse la seule campagne agricole. Il touche aussi les équilibres régionaux d’Afrique du Nord, où la rareté de l’eau devient un fait structurel. En Tunisie, les autorités ont inscrit la gestion de la pénurie d’eau au cœur de leurs priorités publiques, tandis que des projets de réutilisation des eaux usées, de dessalement et d’économie d’eau sont désormais présentés comme des outils de résilience.
À Gabès, le retour aux semences locales et aux savoir-faire anciens
Dans le sud tunisien, la réponse est souvent immédiate et très concrète. À Gabès, des petits producteurs misent sur les semences autochtones, les systèmes de goutte-à-goutte et la récupération des eaux de pluie pour limiter les pertes. L’un d’eux, installé dans une pépinière locale, échange des graines mieux adaptées à l’aridité et dit vouloir revenir à des variétés qu’il juge plus résistantes. Un autre, à Menzel Habib, affirme avoir déjà rendu sa ferme autonome à 75 % grâce à une citerne ancienne et à l’irrigation économe.
Ce choix n’a rien d’anecdotique. Le gouvernorat de Gabès possède un patrimoine oasien rare, adossé au littoral, avec des ressources en eau souterraine très sollicitées. Les documents du ministère tunisien de l’Environnement rappellent que les oasis du Sud reposent sur des nappes profondes et phréatiques, déjà sous pression. À Gabès, cette fragilité concerne autant l’agriculture que la vie quotidienne, le tourisme oasien et la transmission des savoir-faire agricoles.
L’enjeu est aussi patrimonial. L’oasis de Chenini, dans l’agglomération de Gabès, est décrite par des acteurs locaux comme un espace qui protège la ville de la chaleur et maintient un microclimat utile aux cultures. Mais ce système, bâti sur la circulation fine de l’eau et sur l’ombre des palmiers, supporte mal la combinaison de la sécheresse prolongée, de l’urbanisation et de la pression sur les nappes.
Au nord, les céréales restent vulnérables aux années sans pluie
Dans le nord-ouest, la situation prend une autre forme. Là, l’agriculture dépend davantage des pluies. Céréales, fourrages et oliviers en sec restent exposés aux déficits pluviométriques. Un agriculteur de Jendouba résume une réalité simple : quand la sécheresse frappe une région peu habituée au manque d’eau, les rendements chutent brutalement, parfois après plusieurs saisons déjà fragiles.
Les données disponibles confirment cette tension. La FAO a indiqué qu’en 2023 la sécheresse a provoqué des pertes de récoltes en Tunisie, tandis que la production céréalière de 2024 a rebondi à environ 1,5 million de tonnes, soit près du triple de 2023, sans retrouver pour autant la moyenne habituelle. Cette reprise partielle montre que le pays reste dépendant d’une pluviométrie irrégulière. Une bonne saison ne compense pas totalement deux ou trois campagnes médiocres.
Le monde agricole tunisien entre donc dans une zone de volatilité plus forte. Le pays a enregistré une baisse de 11 % de la production agricole en 2023, selon le Groupe de la Banque mondiale, dans un contexte de sécheresse sévère et de tensions de financement. Le même organisme souligne que la reprise économique reste freinée par la persistance du déficit hydrique.
Ce que change la sécheresse pour l’économie tunisienne
La sécheresse n’affecte pas tous les acteurs de la même manière. Les exploitations qui disposent d’un accès direct à l’eau, d’investissements techniques ou de réserves anciennes s’adaptent plus vite. Les petites fermes pluviales, elles, restent à la merci des aléas climatiques. Entre les deux, la recomposition de l’agriculture tunisienne se joue aussi dans l’accès au crédit, à l’innovation et aux réseaux d’échange entre producteurs.
Le gouvernement tunisien a fait de la question hydrique un dossier central. En 2023 déjà, un conseil ministériel avait détaillé une feuille de route contre la pénurie d’eau, avec priorité aux usages domestiques, à l’irrigation, aux eaux traitées et aux solutions non conventionnelles comme le dessalement de l’eau de mer ou des nappes salées. Plus récemment, la stratégie agricole 2026-2030 a présenté la sécurité alimentaire et la sécurité de l’eau comme deux piliers liés.
Cette orientation répond aussi à une donnée climatique plus large. La Tunisie est engagée depuis plusieurs années dans des politiques d’adaptation à travers l’économie d’eau, la conservation des sols, l’agriculture biologique et l’usage des eaux usées traitées. Le ministère de l’Environnement rappelle que ces mesures doivent réduire la demande en eau tout en protégeant les écosystèmes agricoles. La logique n’est donc plus seulement de sauver des récoltes, mais de maintenir des territoires vivants.
Un signal nord-africain, au-delà des frontières tunisiennes
La Tunisie n’est pas un cas isolé. Dans tout le Maghreb, l’agriculture vit sous la contrainte d’un stress hydrique plus fréquent. Mais le pays montre quelque chose de précieux pour l’Afrique du Nord et, plus largement, pour les États semi-arides du continent : les solutions les plus efficaces combinent techniques modernes, mémoire paysanne et gouvernance de l’eau. Le goutte-à-goutte, les citernes, les semences locales et la réutilisation de l’eau ne relèvent pas du folklore. Ce sont des réponses de survie économique.
Pour l’Union africaine et les politiques climatiques africaines, le dossier tunisien rappelle qu’il n’existe pas d’adaptation crédible sans financement, sans données météo fiables et sans arbitrage clair entre villes, campagnes et usages industriels. La Tunisie prépare déjà sa troisième contribution nationale au climat avec des besoins massifs pour l’eau et l’agriculture. Le prochain test sera celui de la mise en œuvre : comment passer des plans aux fermes, des annonces aux réseaux d’irrigation, et des stratégies nationales aux exploitations familiales qui, chaque saison, font tenir l’essentiel de la production.