Une République célébrée sous tension
À Tunis, la fête de la République n’a pas seulement servi à rappeler la naissance de l’État moderne tunisien. Elle est aussi devenue, pour une partie des citoyens, un moment de rappel politique : la République ne se mesure pas aux seuls symboles, mais à la capacité des institutions à fonctionner, à protéger les libertés et à répondre aux difficultés du quotidien. Le 25 juillet 2026, plusieurs centaines de manifestants ont ainsi défilé dans la capitale tunisienne pour contester la ligne du président Kaïs Saïed, tandis qu’un autre rassemblement exprimait son soutien au processus engagé depuis le 25 juillet 2021.
Ce rendez-vous s’inscrit dans une séquence plus large. Depuis le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed a suspendu le Parlement, limogé son chef du gouvernement et gouverne par décrets, un tournant que ses adversaires décrivent comme une concentration inédite du pouvoir. Dans le même temps, la Tunisie traverse une période de pression sociale, de tensions sur les services publics et de crispation sur l’espace civique.
À Tunis, la rue relie politique, libertés et services de base
Les images venues de l’avenue Habib-Bourguiba disent quelque chose de la séquence tunisienne actuelle. D’un côté, des manifestants ont dénoncé les politiques socio-économiques et réclamé davantage de droits, de libertés et de garanties démocratiques. De l’autre, des partisans du 25 juillet ont défendu un pouvoir présenté comme nécessaire pour réformer l’État, lutter contre la corruption et remettre les institutions en ordre. Cette division dépasse le seul calendrier commémoratif. Elle reflète une bataille de fond sur le sens du mot République dans la Tunisie d’aujourd’hui.
Sur le terrain, le malaise ne se limite pas aux discours. La vague de chaleur qui touche le pays a aggravé les coupures d’eau et d’électricité, tout en favorisant une multiplication des incendies de forêt. La Présidence tunisienne a elle-même réuni, le 22 juillet, plusieurs ministres, ainsi que les directions de la STEG, de la SONEDE et de la protection civile, pour traiter ces interruptions prolongées et les feux récents. Des médias tunisiens ont ensuite fait état de centaines d’interventions et de plusieurs foyers actifs, tandis qu’une autre enquête de presse a évoqué six grands incendies en quinze jours et plus de 4 000 hectares de forêts touchés.
Ce croisement entre crise climatique, services publics fragilisés et colère sociale compte beaucoup. En Tunisie, les coupures répétées frappent d’abord les quartiers populaires, les ménages dépendants du réseau et les petites activités informelles qui n’ont ni groupe électrogène ni réserve d’eau. Elles pèsent aussi sur les agriculteurs, les commerces de proximité et les habitants des régions déjà exposées aux sécheresses estivales. Quand l’électricité vacille, l’eau suit souvent. Quand les incendies se multiplient, ce sont les forêts, les exploitations et parfois les habitations qui paient la facture.
Libertés publiques : un autre front de la crise tunisienne
Le rassemblement de Tunis a aussi mis au premier plan la question des détenus d’opinion. Des manifestants ont brandi des portraits du journaliste Mourad Zghidi, incarcéré depuis mai 2024, dans un climat de pression plus large sur les médias. Reporters sans frontières a dénoncé, ces dernières semaines, une criminalisation croissante du journalisme en Tunisie et a saisi le Rapporteur spécial des Nations unies sur la liberté d’expression. L’organisation rappelle également la condamnation récente d’autres journalistes et chroniqueurs, signe d’un durcissement qui inquiète au-delà du seul secteur de la presse.
La présence de la famille de Mourad Zghidi dans la manifestation illustre un autre trait de la séquence tunisienne : les contestations politiques se mêlent désormais aux inquiétudes sur les libertés individuelles. Pour ses soutiens, le débat ne porte plus seulement sur l’efficacité de l’exécutif, mais sur la place laissée au contre-pouvoir, à l’expression publique et au droit de critiquer. Amnesty International a, elle aussi, documenté la répression de voix opposées et l’usage de dispositions pénales pour poursuivre des personnes liées à l’expression publique.
Cette évolution a une portée très concrète. Dans une capitale comme Tunis, les enjeux institutionnels se traduisent vite en questions de quotidien : qui parle, qui décide, qui rend des comptes, et avec quels garde-fous. Pour les citoyens, l’enjeu est la prévisibilité de l’action publique. Pour les acteurs économiques, il s’agit de stabilité réglementaire. Pour les journalistes, les universitaires et les militants, c’est l’espace même du débat public qui se rétrécit ou se défend.
Ce que cette séquence dit de la Tunisie et du Maghreb
La Tunisie reste, en Afrique du Nord, un pays observé de près pour sa trajectoire politique depuis 2011. Sa crise actuelle résonne dans tout le Maghreb, où la question de l’équilibre entre stabilité, réforme et libertés publiques demeure centrale. Même si l’Union du Maghreb arabe reste politiquement peu active, les évolutions tunisiennes comptent au-delà des frontières, notamment parce qu’elles touchent un pays charnière entre la Méditerranée, l’Afrique et l’espace arabe.
La portée continentale est double. D’un côté, la Tunisie rappelle qu’une transition politique peut s’enliser si la concentration du pouvoir s’accompagne d’une fragilisation des contre-pouvoirs. De l’autre, elle montre que les crises climatiques et les tensions sur l’eau, l’électricité et les forêts ne sont plus des sujets périphériques, mais des facteurs politiques à part entière. Dans un pays où les institutions sont sous pression, la capacité à répondre aux urgences matérielles devient un test de crédibilité nationale.
La suite se jouera dans les prochains arbitrages entre rue, justice, sécurité et gestion des services essentiels. En Tunisie, le débat ne porte plus seulement sur le 25 juillet comme date. Il porte sur ce qu’il reste, concrètement, de la République lorsque les pouvoirs se resserrent et que la vie quotidienne se tend.