Quand la chaleur fait vaciller le quotidien

À Tunis, la chaleur ne se limite plus à rendre les rues lourdes et les nuits courtes. Elle perturbe aussi l’eau fraîche, les réfrigérateurs, les ateliers et les petites boutiques qui vivent au rythme du courant. En plein été, le moindre arrêt d’électricité devient un choc concret pour les ménages comme pour les entreprises.

Cette tension n’est pas un accident isolé. En Tunisie, l’été met chaque année le réseau sous pression. Mais les derniers jours ont montré une situation plus large, avec des coupures tournantes annoncées dans plusieurs gouvernorats, du Grand Tunis au Sud, pour préserver la stabilité du système électrique.

Un réseau sollicité au maximum

La Société tunisienne de l’électricité et du gaz, la STEG, a prévenu que les interruptions pouvaient intervenir par plages horaires, notamment en soirée ou en journée, selon les zones et l’état du réseau. L’entreprise a expliqué que cette gestion visait à éviter une panne générale. Les coupures ont touché plusieurs régions du pays, et non plus seulement quelques quartiers ou zones isolées.

Le pic de demande a été particulièrement marqué. Des responsables relayés par la presse tunisienne ont évoqué une consommation record, autour de 6 gigawatts, après un niveau déjà très élevé quelques jours plus tôt. Dans le même temps, l’Institut national de la météorologie a placé 20 des 24 gouvernorats sous vigilance élevée face à une vague de chaleur marquée, avec sirocco et températures extrêmes dans une grande partie du pays.

Le phénomène n’est pas nouveau, mais il prend une ampleur différente quand il se combine à une consommation électrique massive liée à la climatisation, au tourisme et aux usages domestiques. La STEG a elle-même mis en ligne, ces derniers jours, des avis d’interruption couvrant plusieurs régions, ce qui confirme le caractère opérationnel et national de la tension sur le réseau.

Pourquoi la Tunisie est exposée

Le problème renvoie à une fragilité structurelle. Le ministère tunisien de l’Industrie et de l’Énergie souligne depuis plusieurs années le recul des ressources énergétiques primaires du pays et fixe des objectifs de montée en puissance des renouvelables, avec 30 % d’électricité d’origine renouvelable visés à l’horizon 2030 dans le plan solaire tunisien mis à jour. Le même appareil public rappelle que la sécurité énergétique reste un enjeu central.

La Tunisie dépend encore fortement du gaz naturel pour produire son électricité, tandis que la production nationale a décliné et que le pays a accru ses importations. Des analyses sectorielles récentes indiquent aussi que la majorité de l’électricité tunisienne repose sur des centrales au gaz, même si le solaire et l’éolien progressent. Autrement dit, quand la demande grimpe vite, la marge de manœuvre reste étroite.

À cela s’ajoute un facteur climatique qui dépasse la Tunisie. Le GIEC indique que les vagues de chaleur deviennent plus longues, plus fréquentes et plus intenses sous l’effet du réchauffement d’origine humaine, et que l’Afrique verra une hausse marquée de leur intensité et de leur fréquence, même à 2 °C de réchauffement. Pour l’Afrique du Nord, cela signifie des pics de chaleur plus difficiles à absorber pour les réseaux, les villes et les systèmes de santé.

Des effets inégaux sur l’économie et les foyers

Les conséquences sont très différentes selon les acteurs. Pour les ménages urbains, une coupure longue signifie chaleur accumulée, sommeil perturbé et appareils ménagers à l’arrêt. Pour les quartiers populaires, où l’achat d’un climatiseur ou la réparation rapide d’un ventilateur n’est pas toujours possible, l’épisode devient plus rude encore. À Bhar Lazreg, au nord de Tunis, des habitants ont décrit des nuits passées au sol pour chercher un peu de fraîcheur.

Pour les entreprises, le coût est immédiat. Des représentants patronaux ont demandé plus de prévisibilité, car un calendrier flou complique l’organisation de la production, la conservation des marchandises et la continuité des chaînes de froid. Dans les ateliers, les boucheries, les pâtisseries et certaines usines, l’arrêt du courant se traduit en pertes directes, parfois en journée entière de travail suspendue.

Le secteur agricole est également concerné. Le ministère de l’Agriculture a appelé à éviter le travail aux heures les plus chaudes, à renforcer l’irrigation et à protéger les cultures et le bétail. Dans un pays où l’eau est déjà sous tension, la canicule transforme donc aussi la gestion agricole en exercice d’équilibriste.

Ce que révèle l’épisode tunisien

La réaction des autorités montre que la question n’est plus seulement technique. Le président Kaïs Saïed a qualifié les coupures d’anormales et demandé que les responsabilités soient établies. Dans le même temps, la STEG affirme agir pour éviter une panne nationale. Entre les deux, une réalité s’impose : un réseau ancien, une demande en hausse et un climat plus dur laissent peu de place à l’improvisation.

Sur le plan stratégique, la réponse passe par deux axes. D’abord, moderniser et mieux piloter le réseau. Ensuite, accélérer les renouvelables et surtout le stockage, sans lequel la production solaire et éolienne ne suffit pas à couvrir les pointes du soir. Les autorités tunisiennes ont d’ailleurs relevé leurs ambitions, avec un objectif de 35 % d’électricité renouvelable en 2030 puis davantage à long terme.

À l’échelle régionale, la Tunisie illustre un défi partagé par tout le Maghreb : faire face à des vagues de chaleur plus sévères sans fragiliser l’économie urbaine, l’industrie et les services essentiels. Le signal est clair pour l’Afrique du Nord comme pour le reste du continent : l’adaptation énergétique ne peut plus attendre. Elle devient une condition de stabilité, de santé publique et de continuité économique.