Une date qui pèse plus lourd qu’un anniversaire

En Tunisie, le 25 juillet n’est plus seulement une date de mémoire nationale. C’est aussi devenu un repère politique. Ce jour-là, en 2021, Kaïs Saïed a suspendu le Parlement, limogé le chef du gouvernement et concentré l’essentiel du pouvoir entre les mains de la présidence, au nom de l’exception constitutionnelle. Cinq ans plus tard, le débat ne porte plus seulement sur la légalité du geste. Il porte sur ses effets concrets : institutions affaiblies, contre-pouvoirs sous pression et confiance publique fragilisée.

La Tunisie, dont la capitale est Tunis, a longtemps été perçue comme l’un des rares espaces de compétition politique réelle dans le monde arabe après 2011. Cette trajectoire a été bouleversée en plusieurs étapes : le gel du Parlement en 2021, la mise à l’écart progressive du centre de gravité parlementaire, puis la reconfiguration du système autour d’un exécutif beaucoup plus fort. Dans le contexte maghrébin, la Tunisie reste une pièce importante, même si l’Union du Maghreb arabe demeure paralysée depuis des années et que les équilibres régionaux se recomposent sans elle.

Ce qui s’est joué le 25 juillet 2021

Le tournant remonte à la soirée du 25 juillet 2021. Selon Reuters, Kaïs Saïed a invoqué la Constitution pour relever le Premier ministre de ses fonctions, geler l’activité du Parlement pendant 30 jours et annoncer qu’il gouvernerait avec un nouveau chef de gouvernement. Dans les faits, la suspension s’est prolongée bien au-delà du délai initial, ouvrant une séquence de recentralisation du pouvoir que ses adversaires qualifient de coup de force constitutionnel.

À l’époque, le chef de l’État s’appuyait sur une impasse politique réelle. L’Assemblée des représentants du peuple était fragmentée, la majorité introuvable et les scènes de tension parlementaire récurrentes. La crise sanitaire liée au Covid-19 et la dégradation économique ont fourni le décor d’un basculement qui s’est imposé comme une réponse à la paralysie, mais qui a aussi redéfini l’équilibre institutionnel issu de la révolution de 2011.

Depuis, le pouvoir tunisien a avancé par décrets, par remaniements et par révisions du cadre politique. La présidentielle de 2024 a confirmé l’ancrage institutionnel de Kaïs Saïed : l’Instance supérieure indépendante pour les élections l’a donné vainqueur avec 90,69 % des voix, pour une participation officielle de 28,79 %. Cette réélection n’a pas clos la controverse. Elle a plutôt entériné un paysage où la compétition existe encore, mais dans un cadre profondément déséquilibré.

Une économie sous pression, des services publics sous tension

Le malaise tunisien ne se limite pas au champ politique. En juillet 2026, les coupures d’électricité et les perturbations de l’eau ont de nouveau occupé le devant de la scène. La STEG, la société publique d’électricité et de gaz, a annoncé des coupures tournantes dans plusieurs régions pour préserver la stabilité du réseau. La SONEDE, société nationale de l’eau, a elle aussi signalé des perturbations dans plusieurs gouvernorats. La séquence a touché à la fois le Grand Tunis, le Nord, le Centre et le Sud.

Ces annonces ne sont pas des incidents isolés. Elles traduisent une fragilité structurelle des infrastructures, amplifiée par la canicule, la hausse de la demande et le manque d’investissement. La STEG et la SONEDE restent au cœur de la vie quotidienne, mais aussi au cœur d’un arbitrage budgétaire difficile. Dans le secteur textile, par exemple, la Fédération tunisienne du textile et de l’habillement a elle-même signalé un ralentissement de l’activité lié aux délestages. Autrement dit, les coupures ne touchent pas seulement le confort des ménages. Elles pèsent sur la production, les délais de livraison et l’emploi.

Le pouvoir a réagi sur le mode de la reprise en main. Kaïs Saïed a présidé, le 22 juillet 2026, une réunion au palais de Carthage sur les coupures prolongées d’eau et d’électricité. La présidence a mis autour de la table les ministères concernés, la STEG, la SONEDE et la protection civile. Ce choix dit quelque chose de la méthode Saïed : l’exécutif se présente comme le centre unique de la réponse publique, y compris face à des problèmes qui relèvent aussi de l’investissement, de la maintenance et de la gouvernance des entreprises publiques.

Opposition, syndicats et société civile à nouveau sur la ligne de crête

Dans ce climat, les garde-fous institutionnels et sociaux remontent au créneau. L’UGTT, centrale syndicale majeure en Tunisie, a appelé à un plan d’urgence pour sauver la STEG et la SONEDE. L’Ordre national des avocats a également dénoncé la dégradation de la situation du pays. Ces prises de parole sont importantes, car elles montrent que la contestation ne vient pas seulement des formations politiques. Elle vient aussi d’organisations qui, en Tunisie, ont longtemps servi de médiateurs entre l’État et la société.

Le tableau politique reste, lui, fermé et surveillé. Amnesty International a documenté en 2026 une aggravation des atteintes à la liberté d’expression, des poursuites contre des journalistes et des pressions sur les ONG. L’organisation estime que l’espace civique tunisien s’est rétréci. D’autres observateurs, dont Freedom House, décrivent aussi une érosion nette des libertés depuis le basculement de 2021. Ces constats convergent sur un point : la Tunisie n’a pas quitté la scène démocratique, mais elle s’est éloignée de l’architecture pluraliste qui avait suivi 2011.

Il faut toutefois lire ce recul avec nuance. Une partie de la population continue de voir en Kaïs Saïed un dirigeant capable d’imposer de l’ordre dans un système qu’elle jugeait bloqué. D’autres Tunisiens, au contraire, considèrent que le prix payé est trop lourd : Parlement marginalisé, justice plus exposée aux interférences, médias sous tension et adversaires politiques incarcérés ou disqualifiés. La polarisation ne s’est pas éteinte. Elle s’est déplacée vers la question de l’efficacité de l’État et de la qualité du service public.

Ce que la Tunisie dit au reste du continent

Le dossier tunisien résonne au-delà de ses frontières parce qu’il touche à une question centrale pour de nombreux pays africains : que se passe-t-il quand un exécutif fort promet la restauration de l’ordre face à des institutions contestées ? En Tunisie, la réponse a été une concentration du pouvoir, suivie d’un test de durabilité : peut-on gouverner longtemps par le sommet sans reconstruire les contre-pouvoirs, la confiance administrative et la capacité des services publics ? La réponse n’est pas seulement tunisienne. Elle intéresse aussi d’autres démocraties africaines confrontées à la fatigue institutionnelle et à la pression sociale.

À court terme, le prochain signal à surveiller reste celui des services essentiels. Les coupures d’eau et d’électricité, les réactions syndicales, les inspections présidentielles et la capacité de la STEG et de la SONEDE à stabiliser le réseau diront beaucoup sur l’état réel du pays. À moyen terme, la question demeure la même depuis 2021 : la Tunisie peut-elle retrouver un équilibre entre autorité de l’État, contrôle démocratique et efficacité publique, ou s’installe-t-elle durablement dans un régime de concentration du pouvoir ?