Un an après les violences qui ont suivi l’élection générale tanzanienne, le décompte officiel des morts existe. Mais établir les responsabilités, rendre les conclusions publiques et répondre aux familles restent des étapes décisives. En Tanzanie, la commémoration du 29 octobre 2026 se déroule donc sur fond de deuil et de demandes de justice.
Un bilan désormais reconnu, des questions encore ouvertes
Le scrutin du 29 octobre 2025 avait été précédé par l’exclusion de candidats d’opposition et des restrictions qui ont réduit l’espace politique. Le principal parti d’opposition, Chadema, n’a pas participé au vote. Des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes, dont Dar es Salaam, tandis que les autorités imposaient un couvre-feu et une coupure d’Internet qui a limité les communications et la vérification des informations.
La mission d’observation de l’Union africaine a relevé des allégations d’usage excessif de la force et estimé, dans son évaluation préliminaire, que le scrutin ne respectait pas les principes et normes électorales de l’organisation. Elle a également souligné que la coupure d’Internet avait entravé l’accès à l’information et l’observation du processus. La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), organisation régionale dont la Tanzanie est membre, a elle aussi conclu que l’élection ne répondait pas à ses principes et lignes directrices démocratiques.
En avril 2026, une commission d’enquête créée par la présidente Samia Suluhu Hassan a annoncé avoir recensé 518 morts lors des violences. Son président, Mohamed Chande Othman, a précisé que le chiffre pourrait être incomplet, notamment parce que certaines familles avaient enterré leurs proches sans passer par une morgue. L’agence africaine APA a rapporté le même bilan. Ces chiffres constituent un décompte officiel, mais ne dissipent pas les questions sur les circonstances des décès ni sur les responsabilités individuelles.
La publication des conclusions n’a pas mis fin aux critiques. Des observateurs et des familles demandent un accès transparent aux éléments de l’enquête, notamment aux recommandations concernant le recours aux armes à feu et la conduite des forces de sécurité. La commission a recommandé des investigations supplémentaires sur ces questions. L’ampleur de l’écart entre le bilan officiel et les estimations avancées au lendemain du scrutin avait déjà nourri la méfiance; sans données examinables publiquement, le débat reste difficile à clore.
Commémorer sans confondre réconciliation et oubli
Pour l’anniversaire, Chadema a annoncé une semaine de commémoration, du 29 octobre au 4 novembre, et prévoit de mettre ses drapeaux en berne. Le parti réclame une enquête indépendante, associant plusieurs parties, ainsi qu’un mécanisme d’indemnisation pour les personnes blessées et les proches des victimes. Ces demandes sont celles de l’opposition; elles ne constituent pas, à elles seules, des conclusions judiciaires sur les responsabilités.
Les Églises chrétiennes appellent de leur côté à prier pour les morts, les blessés et les familles endeuillées. Le Conseil chrétien de Tanzanie présente la réconciliation comme nécessaire au dialogue national, tout en affirmant que le pardon ne doit pas remplacer la justice. Cette distinction compte dans un pays où l’apaisement politique peut être invoqué sans que les victimes aient obtenu de réponses ou de réparation.
Les autorités policières ont, avant la commémoration, mis en garde contre de possibles troubles. Les accusations visant des opposants, des militants ou des responsables religieux doivent toutefois rester attribuées tant que des éléments vérifiables ne sont pas rendus publics. De leur côté, les organisateurs politiques et religieux affirment vouloir honorer les victimes. La manière dont les rassemblements seront encadrés pèsera sur la perception de la liberté de réunion et d’expression.
Le désaccord porte aussi sur la méthode. Une enquête institutionnelle peut établir des faits et proposer des réformes; des poursuites judiciaires doivent, elles, déterminer les responsabilités selon des procédures contradictoires. Une commission ne remplace donc ni la justice pénale ni l’accès public aux preuves. Pour les familles, l’enjeu dépasse le débat politique : identifier les victimes, comprendre ce qui leur est arrivé et obtenir réparation.
Une disparition au Kenya élargit l’inquiétude
Les préoccupations liées aux droits humains dépassent les frontières tanzaniennes. Twaha Mwaipaya, ancien responsable de la mobilisation des jeunes de Chadema, a été signalé disparu après avoir été vu pour la dernière fois au Kenya, le 25 octobre 2026. La police tanzanienne a indiqué suivre l’affaire, sans avoir reçu de rapport officiel au moment où cette information a été publiée. Des organisations et des responsables politiques kenyans demandent que sa localisation et sa sécurité soient établies.
À ce stade, les circonstances de sa disparition et l’identité de responsables éventuels ne sont pas établies publiquement. Il faut donc éviter de présenter comme un fait confirmé un lien avec les violences de 2025 ou avec ses prises de parole en ligne. Mais le cas ravive les inquiétudes sur la sécurité des militants tanzaniens au-delà du territoire national et sur la coopération entre pays voisins lorsqu’une personne est portée disparue.
Pour l’Afrique de l’Est, l’enjeu est concret : le Kenya et la Tanzanie appartiennent à la Communauté d’Afrique de l’Est, un cadre d’intégration qui facilite les échanges et la circulation régionale. Cette proximité rend d’autant plus importante une réponse claire des autorités compétentes, dans le respect des procédures et des droits fondamentaux. À l’échelle continentale, les constats de l’Union africaine et de la SADC rappellent que l’intégrité électorale ne se limite pas au jour du vote : elle dépend aussi de l’inclusion politique, de la transparence et de la possibilité d’enquêter sur les violences.
La prochaine étape sera donc moins symbolique qu’institutionnelle : rendre accessibles les conclusions détaillées de l’enquête, préciser les suites judiciaires et expliquer les mesures destinées à éviter de nouveaux abus. À Dodoma, capitale de la Tanzanie, comme dans les villes touchées et les communautés rurales, la confiance dépendra de réponses vérifiables. Un anniversaire peut maintenir la mémoire; seule une procédure crédible peut contribuer à établir les faits et à réparer les torts.