À Rufiji, l’électricité change d’échelle

En Tanzanie, un grand ouvrage ne raconte pas seulement une prouesse d’ingénierie. Il dit aussi quelque chose de plus concret : la capacité d’un pays à transformer une rivière en moteur industriel, et une promesse politique en courant disponible. L’inauguration du barrage Julius Nyerere, dans le district de Rufiji, en région de Pwani, marque justement ce passage d’un chantier symbolique à un actif stratégique pour Dodoma et pour toute l’économie tanzanienne.

Le projet arrive dans un environnement régional où l’énergie est devenue un sujet de souveraineté autant que de croissance. La Tanzanie appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, dont la logique d’intégration pousse les États membres à mieux relier leurs réseaux électriques et à échanger les excédents de production. Dans le même temps, la montée des besoins en électricité accompagne l’industrialisation, l’urbanisation et la pression démographique dans toute la région.

Ce qui a été inauguré, et ce que cela change

Samia Suluhu Hassan a officiellement inauguré, le samedi 22 août 2026, la centrale hydroélectrique Julius Nyerere, installée sur le fleuve Rufiji. Le site aligne neuf turbines pour une capacité totale de 2 115 MW. Selon les informations publiques disponibles, toutes les turbines étaient déjà raccordées au réseau depuis mars 2025, et l’ouvrage doit produire environ 6 307 GWh par an. La communication gouvernementale a présenté cette mise en service comme un tournant pour la sécurité énergétique nationale.

Le point le plus marquant tient à l’échelle du projet. En août 2026, la capacité totale installée de la Tanzanie est donnée à 4 646 MW, tandis que la pointe de demande évoquée publiquement tournait autour de 2 271 MW. Même en retenant les valeurs les plus prudentes, le barrage ajoute une marge très importante au système national. Autrement dit, un seul ouvrage apporte à lui seul une puissance comparable à la demande maximale du pays.

Cette ampleur explique le changement de statut du projet. Jusqu’ici, l’électricité tanzanienne restait contrainte par des capacités plus limitées, des coupures locales et la nécessité d’étendre le réseau avant de profiter pleinement de nouveaux moyens de production. Avec Julius Nyerere, le problème se déplace : il ne s’agit plus seulement de produire davantage, mais de transporter l’énergie, de sécuriser les sous-stations, puis de la distribuer jusque dans les zones encore mal desservies.

Le vrai enjeu : le réseau, l’accès et l’industrie

La centrale s’inscrit dans un Pacte national Énergie qui vise à élargir l’accès à l’électricité. Le document officiel cible une hausse du taux de raccordement de 46 % en 2022 à 75 % d’ici 2030, avec environ 8,3 millions de connexions supplémentaires. Le gouvernement veut aussi accélérer l’électrification rurale et celle des zones mal desservies. Ces objectifs ont été confirmés dans les documents publics de la Banque mondiale et repris par l’Agence internationale de l’énergie.

Le chiffre d’accès est essentiel, car une centrale géante ne règle pas à elle seule le quotidien des ménages. Les villes, les zones industrielles et les mines profitent souvent plus vite des nouveaux mégawatts que les villages éloignés. En revanche, si les lignes de transport suivent, l’impact peut être large : baisse des coûts de production pour les usines, meilleure alimentation des services publics, extension du froid pour l’agroalimentaire, et plus de fiabilité pour les petits commerces qui vivent de l’électricité au jour le jour. La présidence tanzanienne a d’ailleurs présenté l’ouvrage comme un appui à l’industrie, aux mines, à l’agriculture moderne, au commerce et à l’emploi.

Le barrage renforce aussi la place de l’hydroélectricité dans le mix tanzanien. Les sources publiques et sectorielles indiquent que l’hydro fournit désormais l’essentiel de la production nationale, devant le gaz naturel. À l’échelle continentale, cela rappelle qu’une transition énergétique africaine ne se résume pas au solaire et à l’éolien. L’hydraulique reste capable d’apporter, en un seul projet, plusieurs gigawatts d’électricité pilotable, ce qui compte dans des systèmes en forte croissance de demande.

Une portée régionale pour l’Afrique de l’Est

Pour Dodoma, l’enjeu dépasse la seule couverture de la demande intérieure. La Tanzanie cherche aussi à se positionner dans les échanges régionaux d’électricité. TANESCO dit préparer le pays à participer pleinement aux marchés électriques de l’Eastern Africa Power Pool, la structure qui organise la coopération entre réseaux d’Afrique de l’Est. L’idée est simple : les pays en excédent peuvent exporter vers ceux qui manquent d’énergie, pendant que les interconnexions stabilisent les systèmes.

Dans cette perspective, Julius Nyerere devient plus qu’un barrage national. Il peut servir d’outil de négociation, de levier industriel et de source de recettes si les infrastructures de transport et les accords régionaux suivent. Le gouvernement tanzanien a déjà laissé entendre qu’il voit dans ce projet une base pour dégager un surplus et mieux l’intégrer aux échanges avec les voisins. Cette stratégie colle aux dynamiques de la Communauté d’Afrique de l’Est, où l’intégration économique passe aussi par l’énergie, la logistique et les corridors industriels.

Le chantier, lui, reste un rappel de méthode. Les grands projets hydroélectriques africains exigent du capital, du temps, une gouvernance serrée et des réseaux capables d’absorber la puissance produite. L’Éthiopie avec le barrage de la Renaissance, et la Tanzanie avec Julius Nyerere, montrent qu’un seul ouvrage peut modifier l’équation énergétique d’un pays. Mais la vraie question, maintenant, sera de savoir combien de ménages, d’ateliers, d’écoles et d’unités de production verront effectivement cette énergie arriver jusque dans leurs prises.