Pour les communautés somaliennes installées près des fleuves Juba et Shabelle, une saison des pluies intense peut bouleverser en quelques jours les récoltes, les déplacements et l’accès aux services essentiels. À l’approche de la saison Deyr d’octobre à décembre 2026, les prévisions appellent à préparer les évacuations sans présenter le risque comme une catastrophe déjà acquise.

Un risque élevé, mais pas une prévision de déplacements confirmée

Dans une publication du 1er septembre 2026, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a relayé les prévisions saisonnières du Centre de prévision climatique et d’applications de l’IGAD (ICPAC). Pour de larges zones du centre et du sud de la Somalie, la probabilité de pluies supérieures à la normale atteint 90 %. Cette perspective augmente le risque de crues, notamment dans les bassins du Juba et du Shabelle.

La FAO précise toutefois qu’un signal météorologique ne signifie pas que les inondations sont certaines. Il ne permet pas, à lui seul, d’affirmer qu’un nombre précis de personnes sera déplacé. Le chiffre de 874 000 personnes et la proportion de 92 % des déplacements attribuée aux inondations figurant dans des alertes antérieures ne doivent donc pas être présentés comme une estimation vérifiée pour la saison 2026.

Cette distinction compte. Les projections de déplacement dépendent de la quantité et de la localisation des pluies, de l’état des sols et des cours d’eau, mais aussi de la capacité des habitants à rejoindre un lieu sûr. Pour le trimestre octobre-décembre 2026, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et le Conseil danois pour les réfugiés ont publié une projection multi-risques. Elle appelle à lire ses estimations comme des mouvements cumulés possibles, non comme un décompte certain ou uniformément réparti dans le temps.

Les leçons des crues de 2023

La Somalie entre dans cette saison avec le souvenir récent des inondations de Deyr 2023, survenues après plusieurs années de sécheresse. Le bilan établi ultérieurement par le gouvernement somalien, l’ONU, la Banque mondiale et l’Union européenne fait état de plus de 2,5 millions de personnes affectées et de plus de deux millions déplacées. Les dégâts et pertes économiques ont été évalués à 176 millions de dollars dans seize districts.

Les impacts se sont étendus au-delà des habitations. Les crues ont endommagé des terres agricoles, des routes, des logements et des services d’eau, d’assainissement, de santé et d’éducation. Dans un pays où de nombreuses familles dépendent de l’élevage, de l’agriculture ou de petits commerces, la perte d’un champ, d’un troupeau ou d’un accès routier peut réduire les revenus bien après le retrait des eaux.

Les zones riveraines du sud et du centre sont particulièrement exposées aux débordements du Juba et du Shabelle. Les pluies dans les bassins situés en amont, notamment en Éthiopie, peuvent aussi faire monter les cours d’eau en Somalie avec un décalage. Une accalmie locale ne signifie donc pas toujours que le danger est passé.

Préparer l’action avant l’arrivée des eaux

La FAO indique que ses équipes travaillent, avec le programme somalien d’information sur l’eau et les terres (SWALIM), à cartographier les secteurs vulnérables, les zones sûres en hauteur et les itinéraires d’évacuation. L’objectif est de transformer les prévisions saisonnières en consignes plus précises, à mesure que les données sur les pluies et les niveaux des rivières se précisent.

Cette préparation dépend aussi de la coordination nationale. L’Agence somalienne de gestion des catastrophes (SoDMA) et les autorités des États fédérés doivent pouvoir partager les alertes, organiser les évacuations et positionner des réserves à proximité des communautés exposées. À Mogadiscio, les décisions nationales doivent se traduire par des moyens accessibles aux districts et aux villages, là où les routes peuvent être coupées et où les habitants connaissent parfois tardivement la montée des eaux.

Les besoins ne sont pas identiques pour tous. Les familles vivant de la terre ou du bétail risquent de perdre leurs moyens de subsistance. Les habitants des villes peuvent subir des inondations soudaines, des dégâts aux logements et des interruptions d’activité. Les femmes, les enfants, les personnes âgées et celles qui vivent avec un handicap peuvent rencontrer des obstacles particuliers pour accéder à l’information, aux transports et aux abris.

La question du financement pèsera sur la réponse. Après les crues de 2023, l’évaluation conjointe des besoins estimait à 230 millions de dollars le montant nécessaire au relèvement et à la reconstruction. Une alerte précoce ne protège efficacement les habitants que si elle s’accompagne de moyens pour évacuer, fournir de l’eau potable et rétablir les services. Les réductions de financements humanitaires signalées dans la matière initiale imposent donc de distinguer les annonces de préparation des capacités effectivement disponibles.

Un enjeu régional dans la Corne de l’Afrique

Les bassins fluviaux et les systèmes météorologiques dépassent les frontières nationales. La coopération avec l’IGAD, organisation régionale de la Corne de l’Afrique, et son centre climatique ICPAC aide à suivre les prévisions et les précipitations en amont. Pour la Somalie, ces informations complètent le travail des services nationaux ; elles ne remplacent pas les décisions des autorités ni les connaissances des communautés locales.

La saison pourrait aussi apporter des bénéfices si les pluies restent dans des limites supportables : recharge des réserves d’eau, amélioration des pâturages et soutien aux cultures dans des zones affectées par le manque de pluie. Le défi est de réduire les dégâts des excès tout en permettant aux habitants de profiter des précipitations utiles.

Dans les prochaines semaines, les indicateurs à suivre seront l’évolution des pluies en Somalie et dans les bassins amont, les niveaux du Juba et du Shabelle, ainsi que la publication de consignes locales d’évacuation. Le précédent de 2023 montre l’ampleur que peut prendre une crue ; les prévisions de 2026, elles, signalent un risque à anticiper, pas un bilan humain déjà écrit.