Un échange d’ambassadeurs peut-il changer le statut d’un territoire que la plupart des États continuent de considérer comme somalien ? À Hargeisa, la cérémonie organisée fin octobre entre Israël et le Somaliland donne une forme concrète à une rupture diplomatique déjà contestée par Mogadiscio.

Une relation diplomatique qui s’installe

Michael Lotem a remis ses lettres de créance au président du Somaliland, Abdirahman Mohamed Abdullahi, au palais présidentiel de Hargeisa. Le ministère israélien des Affaires étrangères a annoncé la cérémonie le dimanche 1er novembre. Les autorités ont également posé la première pierre d’un futur bâtiment pour l’ambassade israélienne, selon les comptes rendus publiés à Hargeisa et à Mogadiscio.

Cette étape suit la reconnaissance du Somaliland par Israël, le 26 décembre 2025. Israël est alors devenu le premier État membre de l’ONU à reconnaître officiellement l’indépendance revendiquée par ce territoire. Celui-ci s’est séparé de la Somalie en 1991 et dispose depuis de ses propres institutions. Mogadiscio le considère toutefois comme une partie intégrante de la République fédérale de Somalie.

Les deux parties avaient déjà échangé des représentants. Le Somaliland a ouvert une ambassade à Jérusalem en juin, après la visite de son président en Israël. Le chef de la diplomatie israélienne, Gideon Sa’ar, s’était rendu à Hargeisa en janvier. L’accréditation de Lotem et le projet d’ambassade donnent désormais davantage de continuité à cette relation. L’agence africaine APA a rapporté la nomination de Lotem en avril.

Pour la présidence du Somaliland, cette avancée témoigne d’une coopération appelée à toucher plusieurs secteurs, dont le commerce, les infrastructures, la sécurité et les technologies. Le territoire cherche depuis des décennies à obtenir une reconnaissance internationale, tandis qu’Israël présente l’échange diplomatique comme l’application de leur accord de reconnaissance mutuelle.

La souveraineté somalienne au cœur du différend

À Mogadiscio, le gouvernement fédéral rejette cette démarche. Il estime qu’un État étranger ne peut établir des relations diplomatiques avec le Somaliland sans l’accord des autorités somaliennes. En avril, lors de l’annonce de la nomination, le ministère somalien des Affaires étrangères avait qualifié cette décision d’atteinte à l’unité et à l’intégrité territoriale du pays. La cérémonie de fin octobre ne règle donc pas le différend : elle rend visible l’approfondissement d’un rapport que la Somalie conteste.

Les positions des deux gouvernements s’appuient sur des réalités distinctes. Le Somaliland administre son territoire depuis plus de trois décennies et défend son droit à nouer des relations extérieures. La Somalie, elle, s’appuie sur la reconnaissance internationale de ses frontières et sur le principe d’intégrité territoriale. Le désaccord porte ainsi sur le statut du territoire, mais aussi sur la compétence de ses autorités à conduire leur propre diplomatie.

La question dépasse les deux capitales. L’Autorité intergouvernementale pour le développement, ou IGAD — organisation régionale d’Afrique de l’Est — a réaffirmé le 27 décembre 2025 son soutien à l’unité et à la souveraineté de la Somalie. Elle a appelé à privilégier le dialogue et les processus politiques inclusifs. La Commission de l’Union africaine a, elle aussi, exprimé son opposition à la reconnaissance israélienne et rappelé son soutien à l’intégrité territoriale somalienne.

Une position stratégique, des intérêts encore à établir

La géographie donne à ce rapprochement une portée particulière. Le Somaliland borde le golfe d’Aden, face au Yémen, près des routes maritimes reliant l’océan Indien à la mer Rouge. Le détroit de Bab el-Mandeb, au débouché de cette dernière, est un passage commercial majeur. La présidence du Somaliland présente cette situation comme un atout pour la coopération et la sécurité régionales.

Le président somalien Hassan Sheikh Mohamud a, de son côté, évoqué la possibilité qu’Israël cherche un accès militaire ou naval dans le territoire. Cette hypothèse doit rester attribuée : aucune base navale israélienne n’est établie par les faits annoncés lors de la cérémonie. Les déclarations publiques israéliennes mettent en avant une coopération plus large, notamment dans les domaines de la sécurité, de la défense, du commerce et des technologies. Elles ne suffisent pas à confirmer un projet militaire précis.

Pour les habitants, les effets dépendront moins des cérémonies que des accords qui suivront. Des partenariats commerciaux ou des projets d’infrastructure pourraient créer des activités et des emplois. À l’inverse, une coopération sécuritaire plus poussée, si elle se concrétisait, pourrait tendre davantage les relations entre Hargeisa et Mogadiscio. À ce stade, les annonces officielles ne permettent pas d’en mesurer les retombées sur les populations, ni de savoir quels projets seront financés et selon quelles modalités.

Un test pour la diplomatie régionale

L’échange d’ambassadeurs met aussi les institutions africaines face à un équilibre délicat. Elles doivent tenir compte de la revendication d’autonomie portée par Hargeisa et de la souveraineté reconnue de la Somalie, sans laisser une escalade diplomatique compliquer la coopération régionale. L’IGAD et l’Union africaine défendent le dialogue, mais leur position ne modifie pas, à elle seule, la relation bilatérale entre Israël et le Somaliland.

La prochaine étape sera de voir si l’ambassade annoncée ouvre effectivement et si les deux partenaires formalisent des accords concrets. Il faudra également suivre la réponse de Mogadiscio et les prises de position de l’IGAD et de l’Union africaine. Pour l’Afrique de l’Est, l’enjeu est double : préserver la stabilité autour d’une route maritime essentielle et éviter que la rivalité sur le statut du Somaliland ne ferme davantage l’espace de négociation entre Somaliens.