Quand la pluie manque puis revient trop fort, la réponse ne peut plus être improvisée

En Somalie, le climat ne se contente plus de bousculer les saisons. Il déplace des familles, fragilise les marchés locaux et use des infrastructures déjà sous pression. Entre sécheresses répétées, crues soudaines et baisse des aides d’urgence, le pays cherche désormais à financer l’anticipation plutôt que la seule réparation. C’est dans ce contexte qu’un nouveau soutien de la Banque africaine de développement s’inscrit dans une logique de prévention, au moment où Mogadiscio tente de consolider des mécanismes publics de gestion des risques.

Un pays très exposé, dans une Corne de l’Afrique déjà sous tension climatique

La Somalie reste l’un des pays les plus vulnérables aux chocs climatiques de la Corne de l’Afrique. Les sécheresses successives ont affecté le bétail, l’eau et les récoltes. Les inondations, elles, détruisent des pistes rurales, des canaux et des habitations précaires. Selon la Banque mondiale, des investissements adaptés pourraient réduire de moitié les pertes économiques projetées pour le pays, tandis que l’Agence africaine de développement souligne que la résilience doit désormais être pensée avec les villes, les campagnes et les institutions locales.

Cette lecture dépasse le seul cadre national. La Somalie appartient à l’IGAD, l’Autorité intergouvernementale pour le développement, qui regroupe les pays de la Corne de l’Afrique. Dans cet espace, la sécurité alimentaire, les migrations internes et la gestion des aléas climatiques sont devenues des sujets communs. À Mogadiscio, ces enjeux prennent une dimension très concrète : l’État fédéral, les entités fédérées et les agences techniques doivent composer avec des crises qui touchent d’abord les zones rurales, puis les centres urbains qui absorbent les déplacements.

Ce que finance réellement le nouveau programme

Le nouveau financement de la BAD, annoncé à Mogadiscio le 24 août 2026 par des médias somaliens, s’élève à près de 19 millions de dollars et s’inscrit dans le programme ADRiFi, consacré au financement des risques de catastrophe en Afrique. Le projet est conduit avec l’Agence somalienne de gestion des catastrophes, SoDMA, et le ministère des Finances. Il vise à améliorer la préparation du pays face aux sécheresses, aux inondations et à d’autres chocs climatiques, tout en renforçant la protection des communautés vulnérables et des infrastructures exposées. Les détails sur le calendrier, les zones prioritaires et les bénéficiaires directs doivent encore être précisés.

Le mécanisme n’est pas isolé. En 2026, la BAD a déjà approuvé d’autres appuis en Somalie, dont un don de 24,45 millions de dollars pour l’eau potable et l’assainissement dans plusieurs villes, et un programme conjoint de 11,8 millions de dollars avec le PAM et l’UNOPS pour renforcer les moyens de subsistance agricoles et pastoraux. En 2025, la Banque avait aussi financé un projet de résilience urbaine à Doolow pour des déplacés internes et des communautés hôtes. L’ensemble dessine une stratégie plus large : traiter ensemble l’eau, l’habitat, l’agriculture et la gestion des déplacements.

Au-delà de l’annonce, une bataille pour le temps gagné

Pour les autorités somaliennes, l’enjeu n’est pas seulement budgétaire. Il s’agit de gagner du temps avant la prochaine crise, avec des systèmes d’alerte plus solides, des capacités administratives plus larges et des réponses locales mieux coordonnées. SoDMA, qui est l’agence nationale de gestion des urgences, doit y jouer un rôle central. Si les financements arrivent tard ou restent trop concentrés dans la capitale, l’effet sur les zones pastorales et agro-pastorales sera limité. À l’inverse, un ciblage fin peut protéger des revenus, des récoltes et des points d’eau, donc éviter de nouveaux départs forcés vers les villes.

Le sujet est aussi économique. En Somalie, l’élevage et l’agriculture font vivre une grande partie des ménages, mais restent exposés à la variabilité des pluies et à la dégradation des terres. La récente montée en puissance de projets sur l’eau, les routes rurales, l’irrigation, l’assurance climatique et les moyens de subsistance montre que les bailleurs ne raisonnent plus seulement en aide humanitaire. Ils cherchent à soutenir la continuité de la production, les circuits de marché et la stabilité sociale dans les régions les plus fragiles, notamment Hirshabelle, le Puntland, Jubaland, le Sud-Ouest et la zone de Gedo.

Une tendance continentale : financer l’adaptation avant la prochaine alerte

La Somalie illustre une évolution plus large sur le continent : les pays les plus exposés cherchent à transformer la gestion des catastrophes en politique publique durable. L’ADRiFi de la BAD, le Fonds vert pour le climat et d’autres guichets climatiques poussent dans la même direction, avec une idée simple mais exigeante : mieux vaut financer la préparation, les données, l’assurance et les infrastructures résilientes que multiplier les secours après coup. Cette approche rejoint les diagnostics de la Banque mondiale et des institutions onusiennes sur le lien entre climat, pauvreté, déplacement et croissance.

Pour l’Afrique de l’Est, le signal est clair. Les États de la région sont confrontés à la même équation : des populations mobiles, des pluies de plus en plus erratiques, des budgets publics sous contrainte et une demande croissante de protection sociale. En Somalie, le test commencera très vite : la valeur d’un tel projet se mesurera moins à son annonce qu’à sa capacité à atteindre les districts ruraux, à sécuriser l’eau, à réduire les pertes agricoles et à limiter la prochaine vague de déplacements internes. C’est là que se joue, au-delà de Mogadiscio, la crédibilité d’une résilience africaine pensée à partir du terrain.