À Kismayo, la distance jusqu’à un centre de soins peut décider de la survie d’un enfant. Dans les campagnes du sud somalien, le manque de services, les combats et les routes difficiles transforment la malnutrition en urgence médicale — au moment où les pluies annoncées pourraient encore compliquer l’accès à l’aide.
Des besoins concentrés loin des centres de soins
Dans le centre de stabilisation de l’hôpital général de Kismayo, des enfants atteints de malnutrition aiguë sont pris en charge pour des complications comme la déshydratation ou la pneumonie. Soutenu par le Comité international de la Croix-Rouge, le service accueille des cas qui nécessitent des soins immédiats. Le médecin Abdulkarim Khayie explique que, sans traitement, l’état de certains patients peut se détériorer rapidement.
Le problème dépasse les murs de l’hôpital. L’analyse publiée en septembre par le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), un dispositif international d’évaluation de la faim et de la malnutrition, estime que 62 % de la charge de malnutrition aiguë se trouve dans les zones rurales. Les familles y rencontrent des services de santé éloignés ou absents, des transports rares et des déplacements rendus dangereux par l’insécurité.
Une mère interrogée à Kismayo raconte avoir marché plusieurs jours avec sa fille malade. Elle affirme que des combattants d’Al-Shabaab, groupe armé affilié à Al-Qaïda, lui interdisaient de quitter son village pour chercher des soins. Son témoignage décrit une entrave rapportée par cette famille ; il ne permet pas, à lui seul, d’établir que les mêmes restrictions s’appliquent partout.
Des projections élevées, mais pas un bilan de famine
Pour la période d’octobre à décembre 2026, l’IPC prévoit que 5,4 millions de personnes connaîtront une insécurité alimentaire de crise ou pire en Somalie. Parmi elles, 1,5 million pourraient atteindre un niveau d’urgence ou pire. Ces catégories décrivent la gravité des difficultés d’accès à la nourriture ; elles ne signifient pas que toutes ces personnes sont en situation de famine.
Le même rapport estime que 1,92 million d’enfants de moins de cinq ans auront besoin d’un traitement contre la malnutrition aiguë entre juillet 2026 et juin 2027. Parmi eux, 433 000 pourraient souffrir de sa forme sévère. Ces chiffres sont des projections de besoins de soins, pas le décompte de décès ni celui d’enfants déjà hospitalisés. La FAO et les Nations unies ont publié ces estimations le 23 septembre, à partir de l’analyse IPC.
Une autre pression se profile avec la saison des pluies Deyr, d’octobre à décembre. Les prévisions citées par les agences humanitaires annoncent un risque de fortes pluies et d’inondations liées à El Niño. Les crues peuvent endommager récoltes et pâturages, déplacer des familles et couper les axes routiers. À Kismayo, ville portuaire du Jubaland, l’afflux de personnes déplacées pourrait aussi accroître la pression sur les hôpitaux et les structures nutritionnelles.
Conflit, déplacements et accès humanitaire
La crise ne s’explique pas par un seul facteur. Les sécheresses récurrentes, les pluies irrégulières, la hausse des besoins et les conflits fragilisent les moyens de subsistance. Dans le Jubaland, les opérations militaires contre Al-Shabaab s’ajoutent aux déplacements et à l’insécurité. L’ONU souligne que, dans plusieurs régions somaliennes, les affrontements et les restrictions de circulation compliquent l’acheminement des vivres, des médicaments et des équipes de santé.
Les conséquences varient selon les lieux et les revenus. Les ménages ruraux dépendent davantage des récoltes et du bétail ; une mauvaise saison ou une crue menace directement leur alimentation et leurs revenus. Les familles déplacées en ville peuvent se rapprocher des services, mais elles doivent souvent affronter des loyers, des prix alimentaires et des besoins de santé élevés. Les travailleurs informels, privés de revenus réguliers, disposent de peu de marges lorsque les marchés ou les routes sont perturbés.
Le plan humanitaire somalien pour 2026 prévoit de cibler 2,4 millions de personnes parmi les 4,8 millions considérées comme ayant besoin d’une aide. Le plan demande 852 millions de dollars. Cette sélection reflète les contraintes de financement et de mise en œuvre, non une disparition des besoins pour les autres ménages. Les données publiées en septembre par le système de suivi financier humanitaire indiquaient qu’environ un tiers des fonds requis avait été mobilisé à la fin du mois précédent ; le niveau évolue avec les contributions.
Un enjeu somalien et régional
La Somalie est membre de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale de la Corne de l’Afrique. Les sécheresses, les crues et les déplacements traversent les frontières : la préparation aux risques et le partage d’informations agricoles concernent donc aussi les pays voisins. Mais la réponse doit rester adaptée aux réalités locales, notamment aux communautés rurales et aux personnes déplacées dans le sud du pays.
À l’échelle nationale, le défi immédiat est de maintenir les soins nutritionnels et d’acheminer vivres et fournitures avant que les inondations ne rendent certaines routes impraticables. Les Nations unies et le gouvernement fédéral appellent également à renforcer le dépistage et les services de santé, d’eau et d’assainissement. Pour les familles de Kismayo et des localités isolées, l’écart entre une alerte précoce et une aide effectivement accessible se mesure en temps de trajet, en médicaments disponibles et en possibilité de quitter un village en sécurité.