Sur la côte sierra-léonaise, la mer nourrit encore les familles, mais elle ne nourrit plus comme avant
À Sherbro, au sud de Freetown, un filet tiré à la force des bras dit beaucoup plus qu’une simple journée de pêche. Il raconte une économie de subsistance, une tradition côtière et une inquiétude devenue quotidienne : quand les prises baissent, ce sont les revenus, l’alimentation et la stabilité des ménages qui vacillent. En Sierra Leone, le poisson reste pourtant un pilier majeur de l’alimentation, avec plus de 80 % de la population qui en tire une partie essentielle de ses protéines animales. Le secteur compte aussi dans l’économie nationale, avec une contribution estimée à environ 12 % du PIB dans un document du FMI publié en 2024.
Ce sujet dépasse donc largement le seul cas des pêcheurs de Tombo, près de Freetown. Il touche à la sécurité alimentaire, à l’emploi côtier et à la crédibilité des règles maritimes. Le cadre légal existe : la réglementation sierra-léonaise interdit à tout navire de pêcher dans la zone d’exclusion côtière, fixée à 12 milles nautiques dans les documents officiels consultés, et prévoit des sanctions en cas d’infraction. Sur le papier, l’outil est là. Dans les faits, c’est son application qui concentre les tensions.
Des accusations anciennes, mais un problème toujours vivant
Les pêcheurs interrogés dans le pays accusent des chalutiers industriels étrangers de pénétrer de nuit dans les eaux réservées à la pêche artisanale, de couper des lignes et de casser du matériel. Ces pratiques ne relèvent pas d’une simple querelle locale. Elles s’inscrivent dans un problème mieux documenté : la pêche illicite, non déclarée et non réglementée, souvent désignée par l’acronyme INN ou IUU en anglais. En Sierra Leone, plusieurs travaux et rapports de terrain ont déjà décrit des incursions de trawlers dans la zone côtière réservée aux canots artisanaux, avec des destructions d’engins et des captures non déclarées.
Les noms et les nationalités des navires varient selon les périodes, mais la présence chinoise revient souvent dans les observations récentes. Dans une note de l’Environmental Justice Foundation publiée en 2023, la majorité des navires trawlers liés au secteur non thonier sierra-léonais étaient chinois-immatriculés ou chinois-contrôlés, selon les données analysées. Cette proportion ne prouve pas, à elle seule, une infraction de chaque navire. En revanche, elle explique pourquoi les pêcheurs associent souvent le problème aux flottes industrielles chinoises, alors même que d’autres pavillons ont, par le passé, été aussi mis en cause en Afrique de l’Ouest.
La gravité économique est déjà mesurable. Le FMI rappelle qu’en Sierra Leone le poisson reste un aliment central, mais aussi une ressource stratégique pour les revenus publics et privés. Dans le même temps, la perte d’efficacité du contrôle maritime pénalise d’abord les communautés côtières : les petits pêcheurs voient leurs filets détruits, leurs coûts augmenter et leurs sorties s’allonger pour trouver du poisson. Pour une économie où beaucoup d’emplois restent informels, la baisse des captures ne se traduit pas seulement par moins de vente au marché ; elle se traduit souvent par moins de repas à la maison.
Entre contrôle officiel et défi de surveillance, l’enjeu est aussi politique
Les autorités sierra-léonaises affirment avoir renforcé les règles. Les documents publics mentionnent des systèmes de suivi des navires, des observateurs et des sanctions financières. Le ministère ou les structures associées soutiennent que la surveillance s’est améliorée et que les incursions ont reculé. C’est une différence importante avec le discours des pêcheurs, qui disent ne pas voir de changement concret sur le terrain. Là se trouve le nœud politique du dossier : une réglementation peut exister sans produire d’effet si les contrôles restent irréguliers, si les amendes ne sont pas appliquées ou si les inspecteurs manquent de moyens.
Cette tension est d’autant plus sensible que la Sierra Leone tente de faire de la pêche un levier de croissance et de souveraineté alimentaire dans son programme national « Feed Salone ». Le pays veut transformer une ressource côtière en valeur ajoutée locale, au lieu de laisser partir la richesse vers les marchés étrangers. Or, lorsque les pêcheries artisanales s’affaiblissent, ce sont aussi les femmes de la transformation, les commerçantes des débarcadères, les mécaniciens de moteurs hors-bord et les transporteurs de poisson qui encaissent le choc. La question n’est donc pas seulement maritime ; elle est sociale et urbaine-rurale à la fois, de Sherbro à Freetown, puis des marchés côtiers jusqu’aux quartiers intérieurs.
Une affaire sierra-léonaise, mais un signal ouest-africain
Le cas sierra-léonais résonne bien au-delà de ses propres eaux. En Afrique de l’Ouest, les stocks halieutiques sont sous pression depuis des années, et la surveillance des côtes reste inégale entre États. La coopération régionale de la CEDEAO et des mécanismes spécialisés de gestion des pêches compte donc autant que les annonces nationales. Sans coordination sur les licences, les transbordements, la traçabilité et les patrouilles, les navires les plus opportunistes continuent de déplacer leurs pratiques d’un espace à l’autre. C’est pourquoi les débats sur la pêche illégale en Sierra Leone parlent aussi de gouvernance maritime africaine, de souveraineté alimentaire et de capacité des États côtiers à faire respecter leurs propres règles.
Le dossier met enfin Pékin face à une responsabilité de contrôle sur sa flotte, mais il met aussi Freetown face à sa propre capacité d’exécution. C’est là que se joue la suite : pas seulement dans les déclarations, mais dans la fréquence des contrôles, la publication des sanctions, la transparence des licences et la protection des communautés qui vivent de la mer. En Sierra Leone, la mer reste un atout national. La question est désormais de savoir qui en fixe réellement les règles, et pour quel bénéfice collectif.