Une sortie de crise qui commence dans les provinces

En République démocratique du Congo, les grandes annonces politiques ne se jouent plus seulement à Kinshasa. Elles se jugent aussi à Goma, Bukavu, Mbuji-Mayi, Kisangani ou Kananga, là où l’État doit encore convaincre qu’il parle à tous les Congolais, et pas seulement aux appareils politiques. Dans ce contexte, le chef de l’État a ouvert un dialogue national présenté comme un chantier de refondation, limité à trois mois et adossé à des consultations dans les 26 provinces.

L’enjeu est lourd. Le pays sort d’années de tensions politiques, de crispations sur la légitimité du pouvoir et d’une guerre persistante dans l’Est, où les processus de Doha et de Washington restent actifs en parallèle. L’Union africaine suit ce dossier de près et rappelle que la sortie de crise doit rester coordonnée avec les cadres africains et régionaux.

Les contours fixés par Kinshasa

Le président Félix Tshisekedi a formalisé le cadre d’un « Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État ». La méthode retenue part du terrain. Des consultations doivent d’abord être menées dans chaque province, puis synthétisées avant les assises nationales à Kinshasa. Une commission préparatoire doit être créée par ordonnance présidentielle.

Le pouvoir a aussi tracé ses lignes rouges. Les groupes armés qui poursuivent la lutte par les armes ne sont pas appelés à siéger comme composantes politiques dans ce cadre interne. Kinshasa réserve la question militaire aux discussions de Doha, tandis que le dialogue national doit traiter la cohésion interne, la gouvernance et la refondation institutionnelle. Cette distinction a été réaffirmée par la présidence dans les jours qui ont suivi l’adresse du chef de l’État.

Cette architecture n’est pas neutre. Elle cherche à éviter qu’un dialogue politique se transforme en négociation de partage des postes. Le président a explicitement rejeté l’idée de répondre aux crises par des arrangements de façade. Pour Kinshasa, l’objectif affiché est de corriger les fragilités de l’État, pas de redistribuer seulement les équilibres entre camps rivaux.

Une opposition partagée entre ouverture et défiance

Le débat a immédiatement divisé l’opposition. Martin Fayulu plaide depuis plusieurs semaines pour une inclusivité plus large, allant jusqu’à défendre la présence de Joseph Kabila et de figures liées à l’AFC/M23 dans la discussion politique. Delly Sesanga demande lui aussi un format plus ouvert. Moïse Katumbi, de son côté, dit rester prudent face à une séquence qu’il juge encore trop floue.

Ces divergences ne relèvent pas seulement d’une bataille de positions. Elles traduisent une fracture plus profonde sur la méthode. Faut-il d’abord pacifier l’Est, puis réorganiser le reste du pays ? Ou faut-il tout mettre sur la table, y compris les acteurs armés, au risque d’affaiblir la frontière entre politique et violence ? Kinshasa a choisi la première option. Une partie de l’opposition lui reproche de verrouiller le processus avant même son ouverture.

L’Est du pays reste le test décisif

Le dossier du dialogue ne peut pas être séparé de la situation sécuritaire dans l’Est. Les engagements issus de Doha, soutenus par l’Union africaine, les États-Unis, le Qatar, le Togo et la Suisse, doivent encore être mis en œuvre sur le terrain. L’UA a salué des avancées, mais elle insiste aussi sur la nécessité d’un cessez-le-feu crédible et d’un dialogue constructif.

Dans ce paysage, le dialogue interne voulu par Kinshasa vise aussi à reprendre la main sur le récit politique. Le pouvoir veut montrer qu’il peut traiter la cohésion nationale sans déléguer ce débat à une médiation extérieure. C’est une question de souveraineté, mais aussi de méthode : l’exécutif veut dissocier le règlement des questions militaires de celui des désaccords institutionnels.

Pour les populations, la différence est concrète. Dans les provinces de l’Est, la stabilité des écoles, des universités, des routes et des marchés dépend d’abord de la sécurité. Dans les autres provinces, la question est plus politique : comment faire remonter des doléances locales vers Kinshasa sans produire un simple exercice de consultation sans suite ? Le pari présidentiel repose sur cette circulation ascendante de la parole.

Universités fermées, État contesté, diplômes protégés

La crise ne se limite pas aux cercles politiques. Le gouvernement a suspendu les activités académiques dans 11 établissements publics situés à Goma et Bukavu, deux villes sous contrôle de l’AFC/M23 selon les autorités congolaises. La mesure a été décidée par la ministre de l’Enseignement supérieur, universitaire, de la Recherche scientifique et de l’Innovation, au nom de la sécurité et de la préservation de la légalité des diplômes.

La décision touche directement des milliers d’étudiants, mais elle dit aussi autre chose : la bataille pour le contrôle de l’espace public passe désormais par les universités. Kinshasa cherche à empêcher qu’un système parallèle s’installe dans les territoires qu’elle ne contrôle plus totalement. De son côté, l’AFC/M23 annonce des mécanismes de substitution pour maintenir les cours. Le conflit devient ainsi institutionnel autant que militaire.

C’est ce qui explique les inquiétudes sur une possible fragmentation du pays. Lorsque l’école, l’université et l’administration se déploient dans des cadres concurrents, la question n’est plus seulement celle d’un front armé. Elle touche à l’unité de l’État, à la valeur des diplômes et à la capacité du pouvoir central à demeurer l’arbitre des règles communes.

Une séquence politique à suivre de près

Le dialogue national entre donc dans une phase décisive. Il doit encore préciser la date effective des consultations provinciales, la composition du comité d’organisation et le mode de restitution des travaux. En parallèle, Doha continue de traiter le volet armé, tandis que l’Union africaine cherche à aligner ses instruments de médiation avec les engagements déjà pris à Washington et au Qatar.

Pour la RDC, l’enjeu dépasse le seul calendrier présidentiel. Si le processus donne de la place aux provinces, il peut rouvrir un espace de débat national utile. S’il est perçu comme trop fermé, il risque au contraire d’alimenter la méfiance et de laisser intactes les lignes de fracture. Dans un pays où la paix à l’Est conditionne la stabilité politique à Kinshasa, les deux chantiers ne pourront pas longtemps avancer en vase clos.

Une autre affaire, enfin, rappelle que la scène publique congolaise reste sous forte tension symbolique : la condamnation de Rebo Tchulo à 12 mois de servitude pénale avec sursis de 24 mois, prononcée par le tribunal militaire de garnison de la Gombe le 27 août 2026, montre que l’ordre public, la discipline et l’image des institutions traversent aussi le champ culturel.