À Kinshasa, la progression des exportations de cuivre et de cobalt alimente la croissance nationale. Mais elle ne garantit pas, à elle seule, davantage d’usines, d’emplois industriels ni de produits transformés sur place. C’est le décalage que met en lumière l’évolution récente de l’industrie manufacturière en République démocratique du Congo (RDC).

Une croissance soutenue, mais peu diversifiée

Entre 2021 et 2025, l’économie congolaise a enregistré une croissance moyenne de 7,2 %, selon les chiffres de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) rapportés dans les documents préparés pour sa session régionale d’octobre 2026. Pourtant, la part de l’industrie manufacturière dans le produit intérieur brut (PIB) est passée de 13,9 % en 2017 à 9,8 % en 2025.

Cette baisse de 4,1 points ne prouve pas que les usines produisent moins en valeur absolue. Elle indique que le secteur manufacturier pèse moins dans l’économie, notamment lorsque les activités minières progressent plus vite. La valeur ajoutée manufacturière par habitant a également reculé, de 66 à 57 dollars constants de 2020 entre 2017 et 2025, soit environ 14 %, selon les données de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) reprises par la CEA.

Le contraste apparaît dans les chiffres de croissance : la Banque mondiale estime que le PIB de la RDC a augmenté de 6,5 % en 2024, principalement grâce au secteur minier, notamment au cuivre et au cobalt. Ce taux annuel ne se compare pas directement à la moyenne de 7,2 % calculée par la CEA pour 2021-2025. Il confirme toutefois le poids des industries extractives dans la dynamique économique récente.

Le défi de transformer les minerais

La CEA relie cette évolution à la structure des exportations. Lorsque les ventes minières et leur valeur progressent davantage que la production manufacturière, la part relative des usines diminue. Le directeur du Bureau sous-régional de la CEA pour l’Afrique centrale, Jean-Luc Mastaki, a décrit cette orientation comme une « logique extractive », selon les propos rapportés lors d’une conférence de presse précédant la session du Comité intergouvernemental des hauts fonctionnaires et experts.

Pour les entreprises et les travailleurs, l’enjeu dépasse les statistiques du PIB. L’exportation de minerais peu transformés limite les étapes de production réalisées dans le pays : raffinage, fabrication de composants, assemblage et services industriels associés. Ces activités peuvent créer de la valeur et des emplois, à condition que les infrastructures, les compétences et les investissements suivent. Les effets attendus ne sont donc ni automatiques ni immédiats.

La RDC dispose déjà de capacités métallurgiques dans le cuivre et le cobalt. La question est de les consolider et de les étendre vers des produits plus élaborés. Une telle trajectoire dépend aussi de l’accès fiable à l’électricité, du transport des marchandises, du financement des entreprises et de la formation professionnelle. Ces contraintes ne touchent pas tous les acteurs de la même façon : les grands groupes miniers peuvent mobiliser des capitaux importants, tandis que les petites entreprises locales ont souvent moins de moyens pour investir et accéder aux chaînes d’approvisionnement.

Un enjeu partagé en Afrique centrale

La tendance congolaise s’inscrit dans un débat régional sur la diversification économique. La CEA relève que, de 2017 à 2025, la part manufacturière dans le PIB a progressé de 5,9 % à 7 % en Angola et de 7,6 % à 9,2 % au Gabon. Au Cameroun, elle est restée presque stable, passant de 13,5 % à 13,6 %. Ces comparaisons décrivent des trajectoires nationales différentes ; elles ne suffisent pas, à elles seules, à mesurer la qualité des emplois ou la capacité de production industrielle de chaque pays.

Le sujet était au cœur de la 42e session du Comité intergouvernemental des hauts fonctionnaires et experts de la CEA, tenue du 13 au 15 octobre 2026 à Yaoundé. La rencontre s’inscrit dans la Décennie de la diversification économique 2021-2030, prolongement du Consensus de Douala adopté en 2017. La CEA relie également cet agenda au Plan directeur d’industrialisation et de diversification de l’Afrique centrale et à la Zone de libre-échange continentale africaine, qui vise à faciliter les échanges entre pays africains.

Pour la RDC, l’intégration régionale est concrète dans le projet de chaîne de valeur des batteries mené avec la Zambie. Les deux pays ont lancé leur coopération en 2022 et désigné des zones économiques spéciales à Musompo, dans le Lualaba, et à Ndola. Une zone économique spéciale est un espace où des règles et des équipements particuliers cherchent à attirer des activités productives. Le projet entend relier les ressources en cuivre et en cobalt aux étapes de transformation nécessaires à la fabrication de batteries.

Des zones industrielles, mais des conditions à réunir

La création de ces zones ne garantit pas leur réussite. Dans une étude publiée en octobre 2026, l’Institut international du développement durable et le Forum intergouvernemental sur les mines, les minéraux, les métaux et le développement durable évaluent leur capacité à attirer des investissements. Le rapport souligne notamment l’importance de l’approvisionnement énergétique, de l’accès au financement, de règles prévisibles et d’une meilleure coordination entre autorités nationales et locales.

Les auteurs préconisent une progression par étapes : renforcer d’abord les capacités déjà présentes de transformation et de raffinage, puis développer des matériaux pour batteries et des productions plus complexes. Cette approche rappelle que l’abondance des minerais n’équivaut pas à une compétitivité industrielle. Les résultats dépendront aussi de la place accordée aux entreprises congolaises, aux compétences locales et aux infrastructures qui desservent les zones de production au-delà des sites industriels.

À mi-parcours de la décennie régionale, le point de vigilance est donc moins le rythme de croissance que sa composition. Pour les autorités de la RDC, l’enjeu sera de convertir une partie des revenus et des investissements miniers en capacités productives durables. Pour les populations, notamment hors des grands centres économiques, la question sera de savoir si cette transformation se traduit par des emplois accessibles et des débouchés pour les entreprises locales. La coopération RDC-Zambie et les réformes évoquées à Yaoundé fourniront des indicateurs à suivre dans les prochaines années.

Sources de contexte : Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, session d’Afrique centrale ; Banque mondiale, données et analyses sur la RDC ; étude sur les chaînes de valeur des batteries en RDC et en Zambie ; Forum intergouvernemental sur les mines, rapport sur l’initiative RDC-Zambie.