À Rubaya et Lomera, la guerre se lit aussi dans les puits de mine

Dans l’est de la République démocratique du Congo, le sous-sol n’est pas seulement une richesse. Il est aussi un front de guerre. Quand des mineurs artisanaux disparaissent, sont frappés ou forcés de travailler sous la menace, ce sont les familles, les acheteurs locaux et toute l’économie de survie qui encaissent le choc.

Le dossier prend une portée particulière à Rubaya, dans le territoire de Masisi au Nord-Kivu, et à Lomera, dans le territoire de Kabare au Sud-Kivu. Ces deux sites se trouvent dans une région où les combats, les taxes illégales et les circuits de contrebande ont déjà été documentés par l’ONU et par plusieurs médias congolais.

Ce que dit l’enquête

Amnesty International accuse le mouvement AFC/M23, appuyé par le Rwanda selon l’organisation, d’avoir commis de graves atteintes aux droits humains dans ces zones minières. Dans sa synthèse publiée le 21 septembre 2026, l’ONG dit avoir interrogé 26 personnes et décrit des cas de torture, de détentions arbitraires, de travail forcé et de recrutements forcés entre janvier 2025 et mars 2026.

L’ONG affirme aussi avoir documenté la mort de 18 mineurs. Dix auraient été battus à mort, deux tués par balle et six enlevés avant d’être retrouvés morts. Ces faits, selon Amnesty, pourraient relever de crimes de guerre. Le rapport décrit également des mineurs contraints de creuser pendant plus d’une semaine d’affilée dans des galeries de coltan à Rubaya et dans la mine d’or de Lomera.

Amnesty dit enfin que des gardes de sécurité, dont certains se seraient identifiés comme Rwandais et auraient parlé kinyarwanda, ont collaboré avec les combattants du M23. L’organisation appelle les États et les entreprises à cesser d’acheter l’or et le coltan passant par le Rwanda tant que la traçabilité et les responsabilités ne sont pas établies.

Rubaya, un verrou minier stratégique

Rubaya n’est pas une mine parmi d’autres. Depuis la prise de contrôle du site par l’AFC/M23, les experts de l’ONU décrivent un système organisé de taxation, de transport et de commercialisation des minerais. Le groupe d’experts a parlé d’un monopole sur le coltan de Rubaya et d’un réseau de contrebande vers le Rwanda.

Des médias congolais comme Radio Okapi et Actualité.cd ont relayé ces constats au printemps et à l’été 2026, en rappelant que les quantités déplacées vers le Rwanda avaient déjà été estimées à plus de 120 tonnes par mois pour 2024 dans des rapports onusiens. Une telle masse ne nourrit pas seulement des filières clandestines. Elle reconfigure aussi les rapports de force locaux, entre chefs de site, négociants, autorités de fait et populations contraintes de continuer à travailler.

Le Sud-Kivu, avec Lomera, illustre le même basculement. Là où l’activité minière artisanale devait faire vivre les villages, elle devient sous contrôle armé un espace de contrainte, de prélèvement et de peur. Pour les creuseurs, la différence est brutale : gagner sa journée ou risquer d’être battu, recruté de force, ou enfermé dans une galerie.

Une bataille économique autant que militaire

L’enjeu dépasse la seule RDC. Le coltan de Rubaya, minerai clé pour l’électronique, circule dans des chaînes d’approvisionnement internationales où le Rwanda est souvent présenté comme une plaque tournante régionale. L’ONU, des ONG et plusieurs enquêtes de presse ont déjà signalé des volumes d’exportation difficilement compatibles avec la production déclarée du Rwanda.

Cette affaire rappelle aussi que la sécurité dans l’est congolais reste liée à l’économie de guerre. Les rapports récents de l’ONU et de la MONUSCO décrivent encore des combats actifs, des mouvements de troupes et une administration parallèle dans les zones tenues par l’AFC/M23. Autrement dit, la question des minerais ne se limite pas à une fraude commerciale. Elle touche la capacité même de l’État congolais à reprendre pied sur son territoire.

Le Rwanda, pour sa part, continue de rejeter les accusations de soutien au M23. Kigali conteste régulièrement les rapports qui lui imputent un rôle militaire ou économique dans la crise congolaise. Mais les nouvelles accusations d’Amnesty s’inscrivent dans une séquence plus large, où les sanctions, les rapports onusiens et les enquêtes d’ONG convergent sur la question des minerais et du soutien extérieur au mouvement rebelle.

Ce que cette affaire change pour la RDC et pour la région

En RDC, le sujet touche d’abord les mineurs artisanaux, les commerçants locaux et les familles qui vivent de l’extraction. Il touche ensuite Kinshasa, qui cherche à reprendre le contrôle des provinces orientales sans aggraver une crise humanitaire déjà lourde. Il touche enfin les voisins de l’Est africain, car les circuits de minerais, les flux commerciaux et les rivalités sécuritaires dépassent largement la seule frontière congolaise.

À l’échelle continentale, le dossier relance une question simple : comment sécuriser les minerais stratégiques sans laisser des groupes armés, des réseaux de corruption ou des administrations parallèles fixer les règles du marché ? La réponse engage la RDC, le Rwanda, la région des Grands Lacs et, plus largement, la crédibilité des mécanismes africains de traçabilité et de lutte contre l’exploitation illicite. Les prochaines étapes à suivre restent les réactions officielles de Kinshasa et de Kigali, ainsi que la réception du rapport d’Amnesty par les partenaires régionaux et les instances de l’ONU.