Une violence qui dépasse le seul conflit religieux

Dans le sud-est de l’Éthiopie, des villages se vident, des églises brûlent et des familles cherchent un refuge que la terre ne leur garantit plus toujours. En Oromia, la peur ne se lit pas seulement dans les lieux de culte visés. Elle se lit aussi dans la mobilité forcée, les récoltes perdues et la fragilité d’un vivre-ensemble mis à l’épreuve par des violences locales à forte charge politique.

La région se trouve au cœur d’un pays où la question religieuse reste liée à l’histoire du pouvoir. L’Éthiopie est la capitale politique de l’Union africaine, et Addis-Abeba reste le centre de gravité des arbitrages fédéraux. En Oromia, la plus vaste région du pays, les tensions communautaires se superposent à des conflits d’accès à la terre, à la sécurité rurale et à la représentation politique. C’est ce mélange qui rend la situation plus difficile à stabiliser qu’un simple affrontement confessionnel.

Ce que montrent les faits recoupés

Les premières attaques documentées en 2026 ont eu lieu le 26 février dans l’est du district de Shirka et dans le district de Robe, en zone Arsi, selon la Commission éthiopienne des droits de l’homme. L’institution dit avoir vérifié, par plusieurs canaux, que des attaques attribuées à l’Armée de libération oromo, plus connue sous le nom d’OLA ou « OLF-Shene », ont provoqué des morts, des blessés, des enlèvements et des déplacements.

Des sources religieuses et humanitaires ont ensuite signalé une deuxième vague d’attaques à la fin février, avec environ vingt à trente morts dans la communauté orthodoxe et parmi des civils musulmans, dont un gardien, ce qui montre que la cible n’était pas exclusivement confessionnelle. L’ONG Open Doors a évoqué vingt chrétiens orthodoxes et un gardien musulman tués le 26 février, tandis que les bilans relayés plus tard ont parlé d’au moins vingt-sept morts au total dans deux attaques distinctes.

La commission éthiopienne des droits de l’homme a aussi confirmé qu’une attaque survenue les 31 mai et 1er juin 2026 dans l’Aseko woreda, toujours dans la zone Arsi, avait fait des morts parmi des civils chrétiens et musulmans, détruit des biens et déplacé des habitants. Le gouvernement, lui, a désigné l’OLA-Shene comme responsable de ces attaques dans ses communications publiques de juin.

Pourquoi l’Oromia reste un point de friction

Le cœur du problème tient à la superposition de plusieurs lignes de fracture. D’abord, la terre. Ensuite, la démographie. Enfin, l’identité. Dans plusieurs zones rurales d’Oromia, l’appartenance religieuse et l’appartenance ethnique se confondent dans les perceptions locales, même lorsque les familles concernées vivent sur ces terres depuis plusieurs générations. Des fidèles orthodoxes peuvent alors être assimilés à des Amharas, donc à un groupe associé dans certains récits politiques à l’ancien ordre centralisé.

L’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo occupe une place singulière dans l’histoire nationale. Elle accompagne la formation de l’État éthiopien depuis des siècles et reste un marqueur majeur de la mémoire collective. Les médias publics rappellent régulièrement que ses célébrations, de Genna à Timket, structurent encore la vie religieuse et culturelle du pays. Mais cette centralité historique nourrit aussi des tensions politiques, surtout dans les régions où une partie du nationalisme oromo voit encore l’institution religieuse comme l’héritière d’une domination ancienne.

Les autorités fédérales présentent pourtant les violences comme une menace pour l’ordre public et le processus électoral. Début juin, le bureau du Premier ministre a relié les attaques d’Arsi à une tentative de déstabilisation plus large, tandis que le ministère de la Paix a parlé de provocation extrémiste et de destructions de maisons et d’équipements publics. Cette lecture insiste sur l’insécurité et sur les groupes armés. Elle ne ferme pas le dossier, mais elle montre l’angle choisi par Addis-Abeba.

Ce que cela change pour les habitants, et au-delà

Pour les populations rurales, la conséquence immédiate est concrète : quitter une zone cultivée, perdre les récoltes, suspendre la scolarité des enfants et dépendre d’aides d’urgence ou de la solidarité religieuse. Pour les autorités régionales, le coût est aussi politique. Chaque attaque nourrit la défiance envers la sécurité locale et renforce l’idée que l’État n’arrive pas à protéger les civils dans les zones périphériques.

La réaction des institutions religieuses illustre cette fragilité. Le patriarche Abune Mathias a dénoncé une chaîne de violence et demandé que les responsables soient jugés. De leur côté, des voix musulmanes locales ont aussi condamné les attaques, ce qui rappelle que les victimes ne se résument pas à une ligne confessionnelle. Cette nuance est importante : elle empêche de transformer le dossier en duel religieux simpliste.

À l’échelle nationale, l’affaire expose aussi la relation toujours délicate entre l’État fédéral et les institutions religieuses, dans un pays où la réforme politique engagée depuis 2018 n’a pas résorbé toutes les fractures. La tentative de créer un synode dissident en 2023 a laissé des traces durables dans le rapport entre le pouvoir et l’Église orthodoxe. En 2026, alors que le pays a tenu son septième scrutin national, la sécurité en Oromia reste donc un test de crédibilité pour l’exécutif.

La portée continentale est claire. Quand des violences locales se greffent sur des identités religieuses et ethniques, elles fragilisent les mécanismes de prévention des conflits dans toute la Corne de l’Afrique. Pour l’Union africaine, dont le siège est à Addis-Abeba, et pour les acteurs régionaux attentifs à la stabilité de l’Éthiopie, le sujet dépasse la seule zone Arsi. Il interroge la capacité des États à protéger les civils, à documenter les crimes et à éviter que des conflits fonciers deviennent des crises identitaires durables.