Un téléphone presque partout, mais encore trop peu de services financiers utiles
En Mauritanie, le mobile est déjà dans les poches. Le vrai enjeu, désormais, est de savoir s’il peut aussi devenir un outil de paiement du quotidien, du marché de quartier à la facture d’électricité. C’est dans cette brèche que s’inscrit Mechili, la nouvelle plateforme de Mattel Money. Elle arrive sur un terrain porteur, mais encore inégalement desservi. Le pays comptait 6,14 millions de connexions mobiles début 2025, soit 117 % de la population, signe d’un usage massif et souvent multi-SIM.
Ce contraste est au cœur du dossier. La Banque centrale de Mauritanie (BCM) indique que le taux d’inclusion financière n’était que de 21 % en 2023, tandis que l’usage des services de monnaie électronique atteignait 4 % la même année. Le constat est clair : le réseau téléphonique avance vite, mais l’accès à des services financiers simples reste limité pour une grande partie des Mauritaniens.
Nouakchott accélère sur la finance numérique
Le lancement de Mechili ne sort pas de nulle part. Depuis 2023, la BCM a placé la modernisation des paiements numériques au centre de sa Stratégie nationale du paiement numérique 2023-2028. La banque centrale dit vouloir transformer l’infrastructure de paiement, encourager les fintechs, renforcer la gouvernance de l’écosystème et généraliser l’usage des moyens de paiement numériques. En 2024, elle a aussi lancé un portail national des technologies financières pour accompagner cet agenda.
Cette trajectoire est importante pour la Mauritanie, pays sahélien vaste et peu dense, où la distance entre les centres urbains et les zones périphériques pèse sur l’accès aux services. Le Groupe de la Banque mondiale estime la population à environ 5,5 millions d’habitants en 2026, avec 61 % de population urbaine, ce qui laisse une large part du territoire dans des réalités de desserte plus difficiles.
Le cadre réglementaire a lui aussi évolué. La BCM encadre les établissements de monnaie électronique et les prestataires de services de paiement via des textes dédiés. Ce socle permet à des acteurs non bancaires d’opérer dans un environnement désormais plus lisible, à condition de respecter les exigences prudentielles et techniques fixées par le régulateur.
Ce que Mechili apporte concrètement
Mechili est la solution de paiement numérique commercialisée par Mattel Money, filiale de l’opérateur télécom Mattel. L’entreprise affirme que la plateforme permet les transferts d’argent, les dépôts et retraits, le paiement de factures, les achats chez des commerçants partenaires et l’achat de produits Mattel. Le service est disponible via application mobile trilingue et via USSD, ce canal simple qui fonctionne sur les téléphones sans Internet. L’opérateur met aussi en avant son réseau d’agents et sa présence dans toutes les régions du pays dès le lancement.
Le choix technique compte. Dans un pays où la connectivité mobile est forte mais où l’expérience numérique reste contrastée selon les territoires et les revenus, l’USSD reste un pont utile vers les usages financiers de base. C’est aussi une manière de toucher les clients qui n’ont pas de smartphone, ou qui n’utilisent pas régulièrement les données mobiles. Mattel insiste également sur l’hébergement du service dans son propre datacenter, présenté comme un moyen de renforcer la disponibilité, la sécurité et la fiabilité des transactions.
Sur le plan commercial, Mechili entre dans un paysage déjà occupé. Moov Money Mauritel propose un portefeuille électronique agréé par la BCM, avec accès via application et code USSD. Bankily, porté par la Banque Populaire de Mauritanie, fonctionne de son côté comme une solution de mobile banking permettant l’ouverture de compte à distance et diverses opérations bancaires. Autrement dit, Mattel arrive sur un marché où les usages ne sont pas vierges, mais où la concurrence peut encore élargir l’adoption et faire baisser les frictions.
Mattel Money joue aussi la carte de la distribution. L’entreprise dit disposer de l’un des réseaux d’agents les plus étendus du pays. Dans une économie où le maillage physique reste décisif, ce réseau peut compter autant que l’application elle-même. Pour les commerçants, les petits opérateurs et les ménages, la proximité d’un point de service rassure, surtout lorsqu’il faut déposer, retirer ou résoudre un incident.
Une bataille pour l’usage, pas seulement pour la technologie
Le vrai combat ne se joue pas sur la seule qualité de l’application. Il se joue sur l’habitude. En Mauritanie, la banque mondiale estime que l’accès formel aux comptes reste faible, autour de 17 % des adultes selon la donnée reprise par le Département américain du Commerce. La BCM, elle, souligne que l’inclusion financière reste limitée malgré la progression du numérique. Cela signifie qu’un grand nombre d’utilisateurs paient encore en espèces, surtout dans les activités informelles, les petits commerces et les zones éloignées des grandes agences.
Pour les ménages, l’intérêt est immédiat : envoyer de l’argent, payer une facture, recharger son téléphone, éviter de longs déplacements. Pour les commerçants, le gain potentiel réside dans la rapidité des encaissements et la traçabilité. Pour les entreprises, la promesse est celle d’un meilleur suivi des paiements et d’un canal supplémentaire vers les clients. Mais le succès dépendra du prix des opérations, de la simplicité d’usage, de la densité réelle du réseau d’agents et de la confiance dans le service.
Il y a aussi un enjeu de gouvernance. La BCM a placé l’éducation financière, la finance verte et l’inclusion au centre de ses portails thématiques. Ce n’est pas un détail. Un service numérique peut être disponible sans être adopté, surtout si les utilisateurs ne comprennent pas les frais, les délais ou les mécanismes de sécurité. Dans ce domaine, l’accompagnement compte autant que la technologie.
Ce que la Mauritanie envoie au reste de la région
Le cas mauritanien parle aussi à l’Afrique de l’Ouest. Le pays n’est pas membre de la CEDEAO, mais il évolue dans le même espace économique et numérique régional que ses voisins sahéliens et ouest-africains. La question est la même partout : comment transformer un téléphone très répandu en outil d’inclusion financière, sans laisser les populations rurales, les petites entreprises et les femmes de côté ? La réponse passe souvent par les opérateurs télécoms, les banques et les régulateurs qui acceptent de travailler dans le même cadre.
Dans ce contexte, Mechili sera observé au-delà de Nouakchott. Si la plateforme parvient à convertir la forte pénétration mobile en usages réguliers, elle pourra renforcer la concurrence, pousser les acteurs existants à améliorer leurs offres et soutenir l’ambition de la BCM d’augmenter l’usage des paiements numériques d’ici 2028. Si l’adoption reste faible, le marché confirmera surtout une réalité déjà connue : en Mauritanie, le défi n’est plus l’accès au téléphone, mais la construction de la confiance, des habitudes et des services utiles autour de ce téléphone.