À Tripoli, un compromis de procédure plus qu’une victoire politique

En Libye, un accord électoral ne vaut pas encore retour à la normalité. Il dit surtout qu’un pays fatigué des transitions cherche enfin un mécanisme capable de contourner les blocages politiques qui ont figé le calendrier depuis 2021. Dimanche 30 août 2026, à Tripoli, des représentants de l’Est et de l’Ouest ont signé un texte sous l’égide de l’ONU pour remettre la présidentielle et les législatives sur les rails, avec un horizon de 24 mois au maximum.

Le geste compte, mais il doit encore survivre au test libyen classique : la traduction concrète. La mission onusienne a rappelé que ce document n’est pas l’aboutissement du processus, mais une étape vers la suivante, avec validation attendue par les institutions rivales et mise en œuvre des règles électorales. En clair, l’accord ouvre une porte ; il ne ferme pas encore la pièce où s’entassent les vetos, les rivalités et les agendas concurrents.

Un pays coupé en deux, des institutions en concurrence

Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye vit avec des institutions fragmentées et des exécutifs concurrents. Le centre du pouvoir reconnu internationalement reste à Tripoli, tandis que l’Est conserve sa propre architecture politique et militaire. L’élection présidentielle prévue en décembre 2021 a échoué dans un climat de désaccord sur les règles du scrutin et sur l’éligibilité des candidats. Cette date reste le point de départ du blocage actuel.

Le nouveau texte a été préparé après des mois de discussions à Rome puis à Tunis, avant sa signature au siège de la Mission des Nations unies en Libye, à Tripoli. La mécanique est connue : un comité de huit membres, avec quatre représentants de l’Est et quatre de l’Ouest, a servi de voie de contournement lorsque la Chambre des représentants et le Haut Conseil d’État n’ont pas réussi à s’entendre sur la révision des lois électorales et sur la refonte du conseil de la Commission électorale nationale.

Le contenu du compromis est précis. Il prévoit une reconfiguration du conseil de la Haute Commission électorale nationale, une clarification des litiges autour des lois présidentielle et législative, ainsi qu’un engagement à tenir les scrutins dans une période ne dépassant pas 24 mois. Il ouvre aussi la voie à une autorité exécutive unique et à des institutions unifiées, y compris les institutions dites souveraines et l’appareil militaire.

Ce que change l’accord, et ce qu’il ne change pas encore

Sur le papier, l’innovation principale tient à la méthode. L’ONU a cherché à éviter qu’un futur texte soit à nouveau paralysé par les deux chambres rivales. Le document prévoit un mécanisme de suivi, et son adoption par les deux assemblées dans un délai d’un mois. Cela ressemble à une assurance contre le sabotage institutionnel, un risque déjà identifié lors des tentatives de 2021 et des cycles politiques antérieurs.

Mais en Libye, le problème n’est pas seulement juridique. Il est aussi politique et sécuritaire. Les ressources de l’État, notamment les revenus pétroliers, restent un enjeu de pouvoir. La distribution de ces ressources, le contrôle des institutions et l’existence de forces armées parallèles ont déjà fait dérailler plusieurs compromis. Les élections ne seront crédibles que si la question de l’autorité unique avance en même temps que celle du calendrier. Sinon, le scrutin risque de produire un vainqueur contesté dans un pays toujours divisé.

Pour les Libyens, l’enjeu est concret. Dans les villes de l’Ouest comme dans les zones sous contrôle de l’Est, les retards électoraux prolongent une forme d’entre-deux qui pèse sur les services publics, la sécurité quotidienne et la lisibilité des institutions. À Tripoli, le pouvoir s’exerce sans unanimité. À Benghazi et dans l’Est, la logique de légitimation passe aussi par des institutions concurrentes. Entre les deux, la population subit la lenteur des arbitrages plus qu’elle ne bénéficie des communiqués.

Le calendrier annoncé a toutefois un effet politique immédiat. Il fixe un horizon, même lointain, et il remet la question du vote au centre du langage institutionnel. Ce n’est pas anodin dans un pays où les solutions provisoires ont fini par devenir permanentes. Les autorités de Tripoli ont d’ailleurs salué le texte comme une avancée vers la fin des phases transitoires, tandis que l’ONU insiste sur la nécessité de passer des mots aux actes.

Une portée libyenne, mais aussi nord-africaine et panafricaine

La séquence dépasse la seule scène libyenne. La stabilité de la Libye touche directement l’Afrique du Nord, la Méditerranée centrale et les équilibres de sécurité en Afrique. Les discussions sur les élections s’inscrivent aussi dans un environnement diplomatique plus large, où les Nations unies, les partenaires européens et la diplomatie américaine cherchent chacun à peser sur l’issue du dossier. Le texte signé à Tripoli intervient en parallèle d’initiatives de rapprochement soutenues par Washington, signe que le dossier reste ouvert à plusieurs influences.

Pour le continent, le message est clair : une transition ne tient pas seulement par une date de scrutin. Elle tient par une architecture d’accords capable de survivre aux blocages internes. La Libye rappelle ainsi qu’un processus électoral sans compromis sur les institutions, les règles du jeu et l’autorité exécutive reste vulnérable. C’est aussi pour cela que l’ONU a voulu déplacer le centre de gravité du dossier vers un texte qui puisse être défendu au Conseil de sécurité si les acteurs libyens reviennent à la tactique du ralentissement.

La suite se jouera donc sur une séquence courte, mais décisive : validation par les institutions, installation éventuelle d’une nouvelle équipe à la tête de la Commission électorale, puis test politique de la promesse d’une autorité unifiée. En Libye, comme souvent dans les transitions africaines, le scrutin n’est pas seulement une fin. Il est un rapport de force sur la capacité même de l’État à redevenir commun.