En Libye, la rentrée scolaire 2026 commence par une question simple, mais lourde de conséquences : comment assurer les cours lorsque les enseignants contestent leurs salaires, leurs droits professionnels et leurs conditions de travail ? À Tripoli comme dans plusieurs régions, le conflit social dépasse désormais le cadre d’une revendication catégorielle. Il met en lumière les fragilités d’un service public essentiel.

Une rentrée perturbée dans plusieurs régions

Le mouvement a débuté le 13 septembre 2026, au moment prévu pour la reprise des cours. Des enseignants ont alors lancé un sit-in de quinze jours. Ils réclament notamment l’amélioration des rémunérations, le paiement de sommes dues, une couverture médicale et la régularisation de situations administratives restées en suspens.

À Tripoli, plusieurs centaines d’enseignants se sont rassemblés devant des institutions publiques et des établissements scolaires. Des mobilisations ont également été signalées dans d’autres zones du pays. La contestation ne se limite donc pas à la capitale libyenne, même si Tripoli concentre les principales discussions avec le gouvernement reconnu dans l’ouest du pays.

Le 15 septembre, le ministre de l’Éducation a rencontré des représentants syndicaux. Les revendications ont été reconnues comme légitimes, mais cette reconnaissance n’a pas suffi à suspendre le mouvement. Les enseignants demandent désormais des décisions formelles et un calendrier d’exécution, plutôt que de nouvelles promesses.

Le désaccord a changé d’ampleur le 27 septembre. Le syndicat général des enseignants a annoncé une grève dans les écoles publiques à travers la Libye. Le ministère a, de son côté, appelé les établissements à accueillir les élèves et à maintenir le fonctionnement des cours. Cette divergence expose directement les familles à une rentrée incertaine.

Les informations disponibles ne permettent pas d’établir une proportion nationale unique d’écoles fermées. La situation varie selon les municipalités et les établissements. Certaines écoles ont ouvert leurs portes, sans pouvoir assurer normalement les enseignements, tandis que d’autres ont été touchées par le débrayage.

Des revendications liées au pouvoir d’achat et aux droits professionnels

La mobilisation intervient dans un contexte de hausse du coût de la vie. Pour les enseignants, le problème ne concerne pas uniquement le niveau du salaire mensuel. Il porte aussi sur les retards de paiement, les indemnités, la protection sociale et la reconnaissance administrative de leur carrière.

Cette distinction est importante. Une revalorisation annoncée mais non appliquée ne règle pas les arriérés. De même, le recrutement ou l’affectation d’un enseignant ne garantit pas toujours la régularisation de son dossier. Dans un pays où les institutions restent divisées, ces procédures peuvent différer d’une région à l’autre.

Les représentants des enseignants affirment que leurs demandes se sont accumulées pendant plusieurs années. Ils estiment avoir obtenu des engagements sans calendrier contraignant. Le gouvernement cherche, lui, à préserver la continuité des cours et à éviter l’élargissement de la contestation à d’autres secteurs de la fonction publique.

Un budget important, mais déséquilibré

Le débat social se heurte à une contrainte budgétaire particulière. Selon une analyse consacrée aux dépenses éducatives libyennes entre 2021 et 2023, l’éducation a représenté en moyenne 16 % des dépenses publiques, soit environ 10 % du produit intérieur brut. Ces chiffres montrent un effort financier élevé en apparence.

La structure de cette dépense reste toutefois très concentrée. Les rémunérations absorbent 91 % du budget du secteur. Les dépenses d’investissement ne représentent qu’environ 7 %. Il reste donc peu de marge pour rénover les écoles, équiper les laboratoires, développer les ressources pédagogiques ou améliorer les services numériques.

Cette situation crée un choix difficile pour les autorités. Répondre aux demandes salariales peut réduire les moyens consacrés aux infrastructures. À l’inverse, financer de nouvelles salles de classe sans traiter les conditions de travail risque d’alimenter la frustration des enseignants.

Le bilan des infrastructures illustre ce décalage. Entre 2021 et 2023, 258 projets ont permis de créer 1 815 salles de classe. D’autres initiatives représentaient plus de 722 millions de dinars libyens. Ces investissements répondent à des besoins réels, mais ils ne suffisent pas à corriger les écarts entre les villes, les zones rurales et les régions affectées par les conflits ou les inondations.

Un système éducatif marqué par la fragmentation

La Libye ne dispose pas d’un environnement institutionnel pleinement stabilisé. Depuis 2014, la rivalité entre autorités de l’ouest et de l’est a fragmenté la décision publique. Cette division touche les administrations, les budgets et les chaînes de responsabilité. L’éducation reste un service national, mais sa gestion quotidienne dépend fortement des équilibres locaux.

Pour les familles, les effets sont concrets. Dans les grandes villes, les parents qui travaillent dans le secteur formel peuvent parfois chercher une solution temporaire dans l’enseignement privé. Cette possibilité reste beaucoup plus limitée pour les ménages dépendant de l’économie informelle ou vivant loin des centres urbains.

Les élèves des zones rurales et des municipalités ayant subi des destructions ou des déplacements peuvent aussi subir des interruptions plus longues. Une grève nationale ne produit donc pas les mêmes conséquences partout. Dans certains territoires, elle s’ajoute à des classes surchargées, à des bâtiments insuffisamment équipés ou à des trajets scolaires difficiles.

Un enjeu qui dépasse les frontières libyennes

La crise intervient dans un espace maghrébin où la coopération régionale reste limitée. La Libye appartient à l’Union du Maghreb arabe, qui réunit aussi l’Algérie, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie. Cette organisation n’a pas le niveau d’intégration de communautés économiques comme la CEDEAO ou la SADC, mais les difficultés libyennes ont des effets sur les mobilités, la formation et les échanges avec les pays voisins.

La question éducative concerne également la reconstruction institutionnelle. Un système scolaire stable peut contribuer à réduire les inégalités territoriales et à préparer une économie moins dépendante des hydrocarbures. À l’inverse, des interruptions répétées fragilisent les apprentissages et compliquent l’insertion professionnelle d’une génération entière.

La prochaine étape dépendra de la capacité des autorités et des syndicats à transformer les engagements en mesures vérifiables. Les points à surveiller sont le paiement des arriérés, la situation administrative des enseignants, la couverture médicale et la reprise effective des cours dans les régions. Pour la Libye, le dossier ne concerne donc pas seulement une rentrée perturbée. Il pose la question de la capacité de l’État à financer, organiser et garantir un service public commun.