À Plaine Savo, la faim suit la peur

Dans l’est de la République démocratique du Congo, un camp de déplacés n’est jamais seulement un lieu d’abri. Il devient souvent un espace de survie sous contrainte, où l’on compte les jours, les repas et les risques. À Plaine Savo, dans le territoire de Djugu, en Ituri, cette réalité est aujourd’hui aggravée par deux crises qui se superposent : la violence armée et une flambée d’Ebola qui fragilise encore davantage les familles déjà déracinées. L’Ituri reste l’une des provinces les plus exposées du pays, au même titre que le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, au cœur de la crise des Grands Lacs.

Le site de Plaine Savo, installé près de Bule, accueille désormais une population très au-delà de sa capacité initiale. Des sources humanitaires ont parlé d’environ 70 000 personnes en avril 2026, tandis que d’autres évaluations évoquent une hausse rapide du nombre de déplacés dans la zone. Cette pression démographique tient moins à un mouvement ponctuel qu’à l’enchaînement de vagues de fuite provoquées par les combats, les attaques de groupes armés et l’insécurité persistante sur les axes agricoles.

Un territoire pris entre fronts armés et crise sanitaire

L’Ituri n’est pas isolée du reste de l’est congolais. Elle partage avec le Nord-Kivu une même géographie de mobilité forcée, de routes coupées et de marchés perturbés. La province est aussi proche de l’Ouganda, ce qui donne à l’évolution sécuritaire une portée régionale immédiate. La présence des forces ougandaises dans certaines zones frontalières a modifié la pression sur certains groupes armés, sans pour autant ramener un calme durable. Dans ce paysage, les civils se retrouvent souvent coincés entre plusieurs acteurs armés et des lignes de contrôle mouvantes.

La flambée actuelle d’Ebola ajoute une couche de vulnérabilité. L’Organisation mondiale de la Santé a confirmé, au 17 juin 2026, 896 cas confirmés et 232 décès en RDC, avec l’Ituri comme épicentre principal de l’épidémie. Plus tard, le 1er juillet 2026, l’OMS a fait état de 1 460 cas confirmés et 452 décès dans le pays, avec toujours une forte concentration en Ituri. Cette évolution pèse directement sur les déplacements, car les équipes de santé doivent travailler dans des zones où la circulation des personnes est déjà entravée par l’insécurité.

Dans ce contexte, les sites de déplacés deviennent des lieux de concentration du risque. L’UNHCR a averti en juin 2026 que l’épidémie menaçait les communautés déplacées de l’est congolais, justement parce que ces populations vivent souvent avec un accès limité à l’eau, aux soins et à l’information sanitaire. L’alerte est importante : quand l’humanitaire, la santé publique et la sécurité se détériorent en même temps, la marge de manœuvre des familles se réduit à presque rien.

Des champs proches, mais inaccessibles

Le cœur de la crise à Plaine Savo n’est pas seulement l’abri. C’est l’assiette. Des travailleurs humanitaires et des organisations présentes sur place décrivent une insécurité alimentaire aiguë, liée au fait que les déplacés ne peuvent pas rejoindre leurs champs ou leurs zones de travail habituelles. MSF a indiqué qu’en avril 2026, environ 70 000 personnes vivaient dans le camp et que l’accès à l’eau potable comme à une nourriture suffisante restait très insuffisant. C’est un indicateur simple, mais décisif : tant que les familles ne peuvent ni cultiver ni commercer librement, le camp ne protège pas de la faim.

La malnutrition devient alors une conséquence mécanique du blocage sécuritaire. Le personnel médical présent dans la zone dit voir monter les cas chez les enfants, mais aussi chez les adultes, parce que les repas se raréfient et se simplifient. Cette évolution correspond à ce que décrivent depuis plusieurs années les agences humanitaires dans l’est de la RDC : l’insécurité chasse les familles de leurs terres, coupe les revenus informels, désorganise les marchés locaux et transforme l’accès au champ en acte à risque. L’économie de subsistance, si importante en Ituri, se retrouve ainsi brisée à quelques kilomètres seulement des lieux de culture.

Les conséquences dépassent le seul camp. Quand les adultes hésitent à sortir pour chercher de quoi manger, ils réduisent aussi les déplacements vers les points de soins, les marchés et les écoles. Les enfants paient le prix fort. Les personnes âgées aussi. Et les femmes, souvent chargées de l’eau et de l’alimentation du ménage, supportent une part plus lourde du risque, dans une zone où les violences sexuelles et les agressions sur les routes restent une menace documentée par les acteurs humanitaires.

Ce que révèle Plaine Savo sur la RDC d’aujourd’hui

Plaine Savo dit quelque chose de plus large sur la République démocratique du Congo : la coexistence de crises longues, qui ne se succèdent pas mais se superposent. Une flambée épidémique n’éteint pas une guerre locale. Une opération militaire ne rouvre pas automatiquement les champs. Un cessez-le-feu déclaré par un groupe armé ne garantit ni la sécurité des routes ni la reprise normale des activités. En Ituri, comme ailleurs dans l’est du pays, la population civile vit au rythme de ces décalages entre annonces, réalités du terrain et lenteur du retour à la normale.

L’enjeu est aussi régional. La stabilisation de l’Ituri concerne directement la zone des Grands Lacs, la frontière ougandaise et, plus largement, les mécanismes africains de gestion des crises, de la coopération sécuritaire à la réponse sanitaire transfrontalière. Quand Ebola circule dans un espace de mobilité intense, la coordination entre Kinshasa, Kampala, les autorités provinciales, l’OMS et les acteurs humanitaires devient indispensable. À défaut, les déplacements forcés peuvent alimenter la propagation du virus, tandis que la peur de la contamination aggrave encore la méfiance envers les équipes de secours.

Dans les semaines qui viennent, l’attention restera tournée vers l’évolution de l’épidémie d’Ebola, l’accès humanitaire en Ituri et la capacité réelle des acteurs sécuritaires à protéger les civils sans les enfermer davantage. Pour les déplacés de Plaine Savo, la question reste simple : sortir pour vivre, ou rester pour survivre. Dans cette partie de la RDC, cette équation ne relève pas d’un slogan. Elle résume le quotidien.