Dans l’Ituri, la peur ne vient pas d’un seul front
À l’est de la République démocratique du Congo, une même journée peut commencer par un deuil et se poursuivre par une alerte sanitaire. En Ituri, les habitants vivent avec cette double menace : les groupes armés d’un côté, la maladie de l’autre. Les deux se nourrissent du même facteur décisif : l’accès difficile aux villages, aux routes et aux centres de santé.
La province reste l’un des points les plus sensibles du pays. Elle borde le Nord-Kivu, autre zone de conflit chronique, et se situe dans un espace où circulent combattants, commerçants, déplacés et soignants. La RDC coordonne d’ailleurs sa riposte Ebola avec l’Ouganda et le Soudan du Sud, via des mécanismes transfrontaliers appuyés par l’OMS et Africa CDC, l’agence de santé publique de l’Union africaine.
Dans ce contexte, les violences attribuées aux ADF, un groupe armé d’orientation extrémiste actif dans l’est congolais, ne sont pas un épisode isolé. Elles s’inscrivent dans une série d’attaques qui ont déjà déplacé des milliers de personnes et fragilisé des structures sanitaires dans le territoire de Mambasa et au-delà. Radio Okapi faisait état, début juillet, de plus de 80 000 déplacés sans assistance humanitaire dans la seule zone de Mambasa.
Une attaque meurtrière, puis les corps ramenés au centre de santé
Mercredi 22 juillet 2026, des assaillants ont frappé le site minier de Kikundo, près de la limite entre le Nord-Kivu et l’Ituri, selon des habitants et plusieurs médias congolais. Le lendemain, des familles se sont rendues dans un centre de santé local pour récupérer les corps de leurs proches. Le bilan exact reste difficile à stabiliser, mais les sources concordent sur au moins seize morts dans l’attaque attribuée aux ADF à Mambasa.
Des témoins décrivent une violence particulièrement brutale. Un infirmier d’un centre de santé local a déclaré avoir vu arriver huit corps. Un habitant de la zone, cité par des médias locaux, a évoqué des corps alignés sur une bâche à Mununzi, non loin du lieu de l’attaque. D’autres victimes ont été signalées à Njiapanda-Bela, dans une série d’incursions récentes qui ont encore élargi la zone d’insécurité.
La même séquence a ravivé un constat connu des autorités locales : dans cette partie de l’Ituri, l’exploitation artisanale de l’or attire la main-d’œuvre, mais aussi les groupes armés. Le secteur minier, très informel, reste vulnérable aux rackets, aux déplacements forcés et aux interruptions brutales d’activité. Pour les familles, cela signifie perte immédiate de revenus. Pour les exploitants, cela veut dire des sites fermés, ou des ouvriers qui ne rentrent pas le soir.
Quand la crise sécuritaire bloque aussi la riposte contre Ebola
Le drame sanitaire pèse encore plus lourd. L’épidémie d’Ebola déclarée le 15 mai 2026 a désormais franchi un seuil symbolique et tragique : plus de 1 000 décès sont confirmés ou rapportés par des organismes de santé régionaux et internationaux. L’ECDC donnait, le 21 juillet, un total de 2 473 cas confirmés et 999 morts. L’Africa CDC a ensuite confirmé le dépassement du millier de morts.
Le foyer principal reste l’Ituri, où se concentrent la majorité des cas. Le ministère congolais de la Santé, l’OMS et la division provinciale de la santé ont répété que la propagation s’est accélérée dans plusieurs zones de santé, avec des chaînes de transmission plus difficiles à suivre que prévu. À Bunia, chef-lieu de l’Ituri, des structures de prise en charge ont été renforcées, mais leur travail dépend de la sécurité des axes routiers et de l’acceptation des communautés.
Or cette sécurité reste fragile. Le 18 juillet, des médias internationaux rapportaient déjà plus d’une douzaine d’attaques contre des structures ou agents de santé pendant la riposte. À Nyankunde, un centre de traitement a été pris pour cible. Le problème est clair : quand une ambulance ne peut plus passer, le virus gagne du terrain. Quand une famille cache un malade ou refuse la prise en charge, la chaîne de contamination continue.
La conséquence est directe pour la population. Les habitants des zones rurales sont les premiers exposés, parce qu’ils vivent loin des hôpitaux et près des zones de passage des groupes armés. Les soignants, eux, travaillent sous pression, parfois avec une défiance locale nourrie par des années de violence et de rumeurs. Les autorités provinciales doivent donc répondre sur deux fronts à la fois : contenir les attaques et protéger la santé publique.
Ce que cette séquence dit de la RDC et de la région
Cette affaire dépasse l’Ituri. Elle montre que, dans l’est de la RDC, sécurité, économie locale et santé publique sont devenues indissociables. Un site minier attaqué n’est pas seulement un lieu de massacre. C’est aussi un point de rupture économique, un couloir de déplacement forcé et un espace où la surveillance épidémiologique s’effondre. Dans le même temps, les provinces voisines du Nord-Kivu et du Sud-Kivu restent elles aussi sous pression, ce qui complique toute stabilisation durable.
À l’échelle régionale, la RDC reste liée à l’Ouganda et au Soudan du Sud par des mouvements transfrontaliers constants. C’est pourquoi la coordination sanitaire et sécuritaire prend de l’importance dans l’EAC, la Communauté de l’Afrique de l’Est, dont Kinshasa est membre. La lutte contre Ebola y devient un test de gouvernance régionale, pas seulement une affaire de laboratoire.
Le prochain point de vigilance tient à la capacité des autorités à maintenir les équipes de riposte sur le terrain et à sécuriser les axes de Mambasa, de Bunia et des zones frontalières. Tant que la route restera plus dangereuse que la maladie elle-même, l’Ituri continuera d’additionner les urgences.