Les départs vers les Canaries ne se préparent pas toujours sur les côtes les plus visibles. En Guinée-Bissau, deux opérations menées autour de Bissau ont remis en lumière le rôle de points d’embarquement moins surveillés, et la circulation de réseaux entre plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest.

Un itinéraire qui traverse les frontières

La route atlantique vers les îles Canaries, territoire espagnol au large de l’Afrique, est empruntée depuis plusieurs années par des personnes parties ou en transit depuis différentes côtes ouest-africaines. Le parcours peut commencer loin du littoral : les candidats rejoignent un lieu de rassemblement, puis embarquent sur une pirogue, souvent exposée aux pannes et aux intempéries.

La Guinée-Bissau se situe entre le Sénégal et la Guinée. Son littoral et l’archipel des Bijagós offrent plusieurs points de départ possibles, mais l’utilisation de ces lieux par des filières doit être documentée au cas par cas. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) décrit une route atlantique dont les départs et les itinéraires évoluent selon les lieux de surveillance et les conditions locales. En 2025, elle a recensé 17 788 arrivées irrégulières aux Canaries depuis les côtes d’Afrique de l’Ouest et du Nord, ainsi que 54 naufrages ayant causé la mort ou la disparition de 1 214 personnes. Ces chiffres couvrent l’ensemble de la route, pas la seule Guinée-Bissau. Les données de l’OIM sur la route atlantique en 2025 donnent la mesure des risques.

Dans cette région, les frontières ne correspondent pas toujours aux trajets des voyageurs. La libre circulation au sein de la CEDEAO — la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest — facilite les déplacements réguliers entre pays membres. Mais cette mobilité peut aussi être exploitée par des passeurs, tandis que les contrôles et les opérations nationales déplacent parfois les lieux de départ sans démanteler les réseaux.

168 personnes interceptées lors de deux opérations

Selon des informations communiquées par la Garde nationale bissau-guinéenne et rapportées le 2 novembre 2026, 168 personnes ont été interceptées en trois jours à Bissau et dans ses environs. Le total correspond à deux groupes : 143 personnes repérées près du quai de pêche de Bandim et 25 autres dans une maison de la périphérie nord de la capitale. Le compte rendu de l’AFP diffusé par Arab News rapporte que le second groupe devait rejoindre une île des Bijagós avant un éventuel départ vers les Canaries.

La seconde opération, menée le samedi 31 octobre selon ce même récit, a concerné une pirogue transportant 143 personnes. Parmi elles figuraient 141 ressortissants sénégalais et deux Gambiens, d’après la Garde nationale. Une dépêche de l’agence portugaise Lusa, publiée au sujet de cette intervention, rapporte également le nombre de 143 personnes et l’arrestation près de Bissau. Le compte rendu de Lusa sur l’interception décrit une opération déclenchée après un signalement.

Les récits disponibles ne concordent toutefois pas entièrement sur la date, le lieu précis et la composition du groupe de 25. Une dépêche d’EFE situe cette interception le 1er novembre, près du port d’Alto Bandim, et donne une répartition des nationalités différente de celle rapportée par l’AFP. Le chiffre agrégé de 168 est rapporté par les deux agences, mais les détails concernant ce second groupe restent à attribuer plutôt qu’à présenter comme définitivement établis. La dépêche d’EFE relayée par ABC Color fait état de ces différences.

Les interceptions ne renseignent pas, à elles seules, sur le rôle de chaque personne arrêtée. Les autorités évoquent des départs irréguliers et des réseaux organisés, mais les éléments rendus publics ne permettent pas d’établir si tous les passagers étaient au courant des conditions du voyage ni qui en organisait chaque étape. Il convient aussi de distinguer les personnes cherchant à partir des intermédiaires susceptibles de tirer profit de la traversée.

Une réponse policière face à des réseaux mobiles

Pour les forces de sécurité, arrêter un embarquement peut empêcher une traversée dangereuse et ouvrir une enquête sur les organisateurs. Mais une interception à Bissau ne suffit pas à démontrer que le réseau a été démantelé. Les opérations doivent être suivies d’investigations sur les recrutements, les transports, le financement et les lieux de rassemblement, y compris au-delà des frontières nationales.

Le déplacement des départs est l’un des enjeux. Un média public sénégalais a rapporté en juin 2025 l’interception de 60 personnes à Popenguine, au Sénégal, parmi lesquelles des ressortissants de plusieurs pays voisins. Cet épisode ne prouve pas, à lui seul, que la surveillance sénégalaise a provoqué les départs observés en Guinée-Bissau. Il illustre toutefois le caractère transfrontalier des itinéraires et la nécessité de partager les renseignements entre services. Le reportage de la RTS sur l’opération de Popenguine rappelle la diversité des nationalités concernées.

Les conséquences ne sont pas les mêmes pour tous. Les personnes interceptées peuvent se retrouver loin de leur lieu de départ et dépendre des autorités pour la suite de leur situation. Les familles, elles, peuvent avoir engagé des ressources pour payer un trajet dont l’issue reste incertaine. Pour les communautés côtières, la présence de filières et les contrôles renforcés peuvent aussi modifier les activités autour des quais et des embarcadères. Les informations disponibles ne permettent cependant pas de mesurer l’ampleur de ces effets à Bissau ou dans les îles.

Le défi dépasse la seule Guinée-Bissau

La situation appelle une coopération entre la Guinée-Bissau, le Sénégal et la Gambie, pays cités dans les opérations récentes, ainsi qu’avec les autres États concernés par la route atlantique. La CEDEAO peut servir de cadre au dialogue régional sur la mobilité et la lutte contre les réseaux criminels. Mais la réponse ne peut se limiter aux arrestations : elle suppose aussi des enquêtes coordonnées, une prise en charge respectueuse des personnes interceptées et des informations vérifiées sur leurs droits et leur situation.

Le point à suivre est donc double : les autorités pourront-elles identifier les organisateurs au-delà des seuls lieux d’embarquement, et les contrôles entraîneront-ils un déplacement des départs vers d’autres côtes ? Les chiffres de ces opérations décrivent un épisode précis. Ils ne constituent ni une mesure complète des migrations dans la région ni une preuve que les routes de départ ont changé durablement.