Banjul sous tension, une crise qui dépasse la facture d’électricité
Dans une capitale où la chaleur pèse déjà sur les foyers et les petites activités, une coupure de courant ne se limite jamais à un simple inconfort. Elle bloque les commerces, abîme les denrées, fragilise les services de base et nourrit, en quelques heures, une colère politique difficile à contenir. En Gambie, ce malaise s’est installé au cœur du quotidien depuis plusieurs semaines, au point de transformer la question électrique en test de confiance pour l’exécutif.
Le pays n’aborde pas cette séquence sans bagage. La société nationale de l’eau et de l’électricité, NAWEC, dessert plus de deux millions de personnes et affiche une capacité de production d’environ 100 MW, alors que la demande et les contraintes de maintenance restent fortes. Dans le même temps, la CEDEAO travaille depuis plusieurs années avec Banjul sur l’accès à l’électricité, à travers des projets régionaux et des infrastructures déjà mises en service dans plusieurs localités gambiennes. Autrement dit, la crise actuelle n’est pas seulement locale ; elle s’inscrit dans un système énergétique ouest-africain encore fragile.
Le message du chef de l’État après les protestations
Mardi 8 septembre 2026, le président gambien Adama Barrow a pris la parole pour promettre une amélioration rapide de l’approvisionnement électrique. Il a assuré que des unités supplémentaires seraient mises en service et que la situation pourrait s’améliorer d’ici la fin octobre. Selon les informations disponibles, il a effectué cette intervention après une journée marquée par des manifestations nocturnes contre les coupures de courant.
La veille au soir, des habitants excédés sont descendus dans les rues de Banjul et d’autres quartiers du Grand Banjul. Des routes ont été bloquées avec des pneus brûlés, puis la foule s’est dirigée vers les installations de NAWEC à Westfield. Les forces de l’ordre ont dispersé les manifestants avec des gaz lacrymogènes, selon les comptes rendus locaux. Cette mobilisation a d’abord porté sur l’électricité, avant de prendre une tournure plus politique avec des appels à la démission du président.
Dans son intervention, Adama Barrow a aussi cherché à replacer la crise dans un cadre plus large. NAWEC avait déjà expliqué, le 24 juin 2026, qu’un dispositif d’urgence visait à ajouter jusqu’à 70 MW pendant une période maximale de 50 jours, en raison de difficultés d’alimentation liées à une baisse de la disponibilité régionale. L’entreprise avait alors insisté sur le caractère temporaire de cette mesure et sur le lien entre la situation gambienne et l’état du marché énergétique régional.
Ce que révèle la crise énergétique gambienne
La première lecture est sociale. À Banjul comme dans le Grand Banjul, les coupures touchent d’abord les ménages modestes, qui n’ont ni groupe électrogène ni stockage autonome. Elles pénalisent aussi les petits commerces, la restauration, les vendeurs de rue et les ateliers qui vivent au rythme de l’informel. Une coupure prolongée ne casse pas seulement le confort domestique ; elle coupe le revenu du jour. C’est souvent là que la colère monte le plus vite.
La deuxième lecture est économique. NAWEC a reconnu que les difficultés actuelles s’expliquent par des travaux de maintenance, des retards de pièces détachées, des contraintes de carburant et une demande qui progresse plus vite que l’offre disponible. L’entreprise a aussi admis que l’usage temporaire de moyens plus coûteux, comme le diesel, sert à éviter des délestages plus graves. Pour l’État, cela signifie un arbitrage délicat entre stabilité du réseau, coût budgétaire et patience des usagers. Pour les entreprises, cela veut dire incertitude, surcoûts et ralentissement.
La troisième lecture est institutionnelle. Adama Barrow avait déjà fait de l’électricité une priorité politique, en mettant en avant des investissements dans la production, la transmission et l’extension du réseau. Dès ses premiers mandats, il présentait l’accès à l’énergie comme un levier de développement national. Mais en 2026, l’enjeu n’est plus la promesse. Il est dans la capacité à tenir le réseau au quotidien, à expliquer les retards et à livrer des résultats visibles avant que la frustration ne se transforme en défiance durable.
La séquence met aussi en lumière la dépendance de la Gambie à des solutions régionales et extérieures. La CEDEAO rappelle que le projet régional d’accès à l’électricité couvre la Gambie, la Guinée-Bissau et le Mali, avec un financement de 225 millions de dollars, 395 localités ciblées en Gambie et 147 000 nouveaux raccordements prévus à l’échelle du programme. Dans le même temps, la première phase du projet affiche déjà un taux d’exécution de 94,8 % en Gambie et des mises en service dans 93 localités gambiennes en octobre 2025. Ces chiffres montrent qu’il existe une base d’investissement. Ils montrent aussi que l’urgence immédiate du réseau reste plus fragile que l’architecture des projets.
Une affaire gambienne, mais un signal ouest-africain
La crise électrique gambienne dépasse le seul cadre national parce qu’elle renvoie à une réalité partagée dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest : une demande urbaine qui monte vite, des équipements sous pression, des importations d’énergie coûteuses et des systèmes nationaux encore dépendants de solutions de court terme. Quand la CEDEAO parle d’intégration énergétique, la Gambie montre en même temps ce que cette intégration peut produire de positif — financement, interconnexion, projets hors réseau — et ce qu’elle ne règle pas encore : la fiabilité immédiate du service.
Pour Banjul, la question est donc double. Il faut d’abord rétablir un service plus stable dans les jours qui viennent, car l’acceptabilité sociale s’effrite vite. Il faut ensuite consolider la production locale, la maintenance et les capacités de réserve, faute de quoi chaque saison chaude ou chaque panne régionale relancera le même scénario. La promesse d’un retour à une meilleure situation d’ici fin octobre sera jugée moins sur le ton du discours que sur la régularité des prises, des lampes et des machines.
Sur le plan continental, le cas gambien rappelle enfin qu’un petit État côtier peut devenir un laboratoire utile pour l’Afrique de l’Ouest. Les choix qui seront faits à Banjul sur le solaire, les unités thermiques d’appoint, la maintenance et la coordination régionale diront quelque chose de plus large : la capacité des systèmes africains à passer d’une gestion de crise à une véritable sécurité énergétique. C’est précisément là que se joue la portée de cette séquence, bien au-delà du seul bruit des manifestations.