Dans les ateliers, les marchés et les cuisines, l’électricité est devenue une variable politique
À Banjul et dans l’agglomération voisine, une panne de courant ne se limite plus à un inconfort. Elle décide de la marchandise perdue, du repas non vendu, du téléphone éteint et, parfois, de la journée de travail entière. En Gambie, la crise électrique a cessé d’être un sujet technique. Elle est désormais un test de crédibilité pour le pouvoir, un choc économique pour les ménages et une source de tension dans l’espace public.
Le pays n’affronte pas cette séquence dans le vide. La Gambie reste liée au système énergétique ouest-africain, notamment à travers les échanges avec le Sénégal, et son accès à l’électricité a longtemps dépendu d’équilibres fragiles entre production locale, importations et finances publiques. Ces derniers mois, les autorités ont pourtant multiplié les annonces sur de nouvelles infrastructures et sur l’objectif d’un meilleur accès à l’électricité, signe qu’il existe bien une stratégie de long terme, mais aussi que l’urgence du moment l’a brutalement rattrapée.
Des coupures prolongées, des activités au ralenti
Depuis juin, les délestages se sont intensifiés en Gambie, avec un pic observé en août et début septembre. Dans certaines zones, les coupures ont duré de 12 à 48 heures. Elles ont plongé des quartiers entiers dans l’obscurité, forcé des commerces à fermer plus tôt et obligé des structures de santé à s’appuyer sur des groupes électrogènes, parfois au prix d’une grande incertitude. À certains endroits, l’alimentation en eau a aussi été perturbée pendant des heures.
Les effets se sont immédiatement vus sur les prix et sur les revenus. Dans les marchés de pêche, la glace est devenue plus chère, ce qui pèse sur la conservation des produits et sur la marge des vendeuses. Dans les ateliers de couture, dans les moulins à céréales et dans les petites boutiques, les propriétaires ont dû déplacer leur travail vers des horaires de nuit, utiliser des machines manuelles ou renoncer à une partie de leur production. Le problème est simple : sans courant, le commerce informel, très présent dans l’économie gambienne, perd sa cadence.
Cette situation a aussi déclenché deux nuits de manifestations spontanées la semaine dernière, avec blocages de routes et slogans visant directement le président Adama Barrow. La colère n’est pas seulement portée par la facture énergétique. Elle traduit aussi une frustration plus large face à un service public jugé irrégulier dans un pays où la capitale Banjul et les zones périurbaines concentrent l’activité économique, les petites industries et les services essentiels.
Une crise technique, mais aussi financière et régionale
Le fournisseur public gambien, la National Water and Electricity Company, a expliqué mi-août que les coupures résultaient d’une demande en hausse, liée à la chaleur, combinée à des contraintes sur les importations d’électricité et à un incident technique. Cette lecture technique est importante, mais elle ne suffit pas. En juin, Adama Barrow avait reconnu l’existence d’arriérés de paiement envers Senelec, le fournisseur public sénégalais, ce qui a compliqué la stabilisation de l’approvisionnement. Autrement dit, la crise gambienne ne se résume pas à une saison chaude : elle mêle consommation en hausse, dépendance extérieure et fragilité financière.
Le contexte régional compte ici autant que la météo. La Gambie est l’un des petits États d’Afrique de l’Ouest les plus dépendants des échanges électriques transfrontaliers. Dans le cadre de la CEDEAO, des projets régionaux d’électrification et d’interconnexion ont déjà permis d’étendre l’accès à l’électricité dans plusieurs localités gambiennes. Les autorités ont ainsi affirmé que le taux d’accès était passé de 73 % à 90 % grâce à des programmes régionaux, avec des dizaines de milliers de nouveaux raccordements. Mais un meilleur taux d’accès ne protège pas automatiquement contre les délestages quand la demande grimpe plus vite que la capacité disponible.
Ce décalage entre progrès structurels et vulnérabilité immédiate est au cœur du problème. Le pays peut inaugurer des lignes, étendre son réseau et afficher des avancées sur l’électrification rurale. Il reste néanmoins exposé aux ruptures d’importation, aux incidents techniques chez ses partenaires, aux retards de paiement et au coût d’exploitation d’un système encore sous tension. C’est précisément ce que révèlent les blackouts actuels : une transition électrique inachevée, qui dépend encore d’équilibres externes.
Un enjeu social avant d’être un dossier d’ingénierie
Pour les ménages, les coupures changent le quotidien de manière brutale. Elles forcent à acheter de la glace, à chercher des points de recharge, à retarder la conservation des aliments et à supporter des nuits sans ventilation pendant la saison chaude. Pour les entreprises, elles augmentent les pertes et cassent les horaires de production. Pour les services publics, elles exposent les limites des solutions de secours. Et pour les travailleurs indépendants, elles créent une insécurité immédiate sur le revenu du lendemain.
Le pouvoir, lui, joue sa réputation sur un terrain particulièrement sensible. Le président Barrow a promis une amélioration nette de la situation d’ici la fin octobre 2026, et les autorités ont annoncé la mise en service d’une unité de production de 24 mégawatts à Brikama, non loin de Banjul. Cette promesse intervient alors que le pays se prépare à l’élection présidentielle du 5 décembre 2026, confirmée par le calendrier officiel de la commission électorale. Dans ce contexte, l’électricité devient un sujet de campagne autant qu’un dossier de gouvernance.
La portée de cette crise dépasse d’ailleurs la seule Gambie. Dans une sous-région où les réseaux électriques sont souvent interconnectés, une difficulté locale peut vite mettre en lumière les dépendances entre États voisins. Elle rappelle aussi que l’intégration ouest-africaine ne se joue pas seulement dans les sommets ou les textes, mais dans la capacité à fournir un service élémentaire, stable et abordable. Quand l’électricité vacille à Banjul, c’est tout le débat sur la souveraineté énergétique, la coopération régionale et la fiabilité des infrastructures qui remonte au premier plan.