Une panne qui a débordé le cadre technique
À Banjul, une coupure de courant n’est plus seulement un désagrément domestique. Quand les ventilateurs s’arrêtent, que les commerces baissent leur rideau plus tôt et que la nuit s’épaissit sur les quartiers populaires, la colère devient politique. C’est ce basculement qu’a connu la Gambie dans la nuit du lundi 7 au mardi 8 septembre, avec des rassemblements spontanés dans la capitale et plusieurs localités du Grand Banjul Area.
Le symbole du mouvement a été fort : des habitants ont tenté de marcher vers le siège de la National Water and Electricity Company, la NAWEC, l’entreprise publique chargée de l’eau et de l’électricité. La police a dispersé certains groupes, tandis que des heurts ont été signalés autour d’infrastructures publiques. Au moins 10 jeunes ont été arrêtés, selon la police gambienne, qui a aussi évoqué des dégradations visant des commissariats et des bureaux de la NAWEC.
La crise électrique, un sujet ancien remis au centre
En Gambie, le débat sur l’électricité traverse toute la trajectoire récente du pays. Depuis plusieurs années, les autorités promettent une amélioration durable de l’offre, dans un État où NAWEC reste l’opérateur central et où l’approvisionnement dépend aussi des interconnexions régionales, notamment avec les réseaux ouest-africains. Le pays appartient à la CEDEAO, et la West African Power Pool, structure spécialisée de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, couvre 14 des 15 États membres de la région.
Le gouvernement gambien avait déjà fait de l’énergie un axe majeur de son agenda. En juin 2026, la NAWEC a expliqué que les difficultés du système provenaient notamment d’une réduction de l’offre régionale et a présenté un dispositif d’urgence temporaire pour sécuriser la fourniture d’électricité. Deux mois plus tôt, l’entreprise reconnaissait aussi des rationnements nocturnes, avec des coupures planifiées entre 20 heures et 5 heures, en raison d’une capacité de production insuffisante et de tensions sur le carburant.
Cette fragilité n’est pas nouvelle. Les documents officiels et les partenaires internationaux décrivent depuis longtemps l’électricité comme l’un des points faibles du développement gambien. Le pays a lancé plusieurs projets de modernisation et de restauration du réseau, tandis que les institutions régionales poussent vers une meilleure intégration électrique en Afrique de l’Ouest.
Ce que disent les faits de ces manifestations
Les protestations ont éclaté après des semaines de coupures prolongées, selon les médias locaux et les premiers comptes rendus transmis depuis Banjul. Des scènes similaires ont été rapportées à Brusubi, Busumbala, Wellingara et dans d’autres zones de l’aire métropolitaine. Dans plusieurs quartiers, des pneus ont été brûlés, des routes bloquées et des slogans hostiles au gouvernement ont été scandés. Des images diffusées sur les réseaux sociaux ont amplifié le mouvement en quelques heures.
Face à cette montée de tension, le président Adama Barrow a pris la parole au soir du mardi 8 septembre, selon les comptes rendus de la presse gambienne. Dans son intervention, il a reconnu les difficultés du secteur électrique et promis une amélioration de la situation d’ici la fin d’octobre 2026. Il a aussi demandé que les manifestations restent pacifiques et que les infrastructures publiques ne soient pas endommagées.
Quelques jours auparavant, le chef de l’État avait déjà voulu rassurer le pays. Le 3 septembre, il affirmait que son gouvernement travaillait d’urgence à corriger la crise du secteur, tout en annonçant l’arrivée de nouvelles machines et un projet de centrale solaire de 50 mégawatts. Ces annonces montrent que la séquence actuelle n’est pas une surprise totale pour l’exécutif. Elle révèle plutôt un décalage entre les engagements publics et la réalité vécue par les ménages.
Une crise électrique qui pèse sur les foyers et sur l’économie informelle
Pour les familles gambiennes, les coupures touchent d’abord la vie quotidienne. Les aliments se perdent, les étudiants révisent dans l’obscurité, les enfants dorment dans la chaleur et les petits commerces ferment plus tôt. Dans un pays où l’économie informelle occupe une place majeure, chaque heure sans électricité se traduit par une perte directe de revenu pour les vendeurs, les artisans, les ateliers de soudure, les cybercafés, les petites boutiques et les services de proximité.
La pression est aussi institutionnelle. Quand une crise d’énergie débouche sur des rassemblements, l’enjeu dépasse la seule NAWEC. Il touche la capacité de l’État à fournir un service public de base. Il interroge aussi la coordination entre la présidence, le ministère de l’énergie, l’autorité de régulation et les partenaires qui financent les projets de renforcement du réseau. En Gambie, où Banjul concentre l’attention politique alors que des régions comme la West Coast et la Lower River vivent les mêmes tensions, la panne devient un test de gouvernance à l’échelle nationale.
La question touche enfin la cohésion sociale. Les protestations sur l’électricité peuvent vite devenir un espace où se superposent colère sociale, défiance politique et frustration quotidienne. Les autorités tentent alors de maintenir l’ordre sans durcir excessivement la réponse. De leur côté, les manifestants réclament des solutions visibles, pas seulement des promesses. C’est là que se joue une partie de la crédibilité du pouvoir.
Ce que cet épisode dit de la Gambie et de la région
Le cas gambien dépasse les frontières de Banjul. Il rappelle qu’en Afrique de l’Ouest, la transition énergétique passe encore par des réseaux fragiles, des imports régionaux, des investissements lourds et des délais longs. La CEDEAO et la WAPP ont mis en place des mécanismes de marché régional de l’électricité, mais la promesse d’une énergie plus stable ne se traduit pas partout au même rythme.
La Gambie se trouve justement à ce croisement. Le pays mise sur l’intégration régionale pour sécuriser son alimentation électrique, tout en cherchant à augmenter sa production propre. Les progrès existent, mais ils restent vulnérables aux aléas techniques, financiers et logistiques. Tant que cette équation ne sera pas stabilisée, la moindre panne prolongée pourra rallumer une colère déjà prête à sortir dans la rue.
Pour les prochains jours, l’attention restera tournée vers la mise en œuvre des annonces présidentielles, l’état réel du réseau dans le Grand Banjul Area et la capacité de NAWEC à réduire les délestages annoncés. Au-delà de l’épisode, c’est bien la relation entre service public, confiance citoyenne et intégration énergétique ouest-africaine qui se joue à Banjul.