À Addis-Abeba, la bataille ne se joue plus seulement sur les antennes

En Éthiopie, l’enjeu pour un nouvel opérateur télécom ne se limite pas à couvrir des villes. Il consiste aussi à convaincre un pays où le paiement du quotidien reste encore très attaché au cash, alors même que l’infrastructure numérique s’étoffe vite. C’est là que se lit le vrai test pour Safaricom Ethiopia : croître vite, oui, mais transformer cette croissance en usage durable, dans un marché où un concurrent public occupe déjà le terrain des usages numériques.

Le contexte est essentiel. Depuis la libéralisation du secteur, l’Éthiopie a ouvert la porte à la concurrence, mais l’État garde un rôle central via Ethio telecom et le régulateur, l’Ethiopian Communications Authority, qui encadre les licences, l’interconnexion et le partage d’infrastructures. Dans ce cadre, la montée en puissance de Safaricom Ethiopia ne se lit pas seulement dans les abonnés. Elle se lit aussi dans la capacité du groupe à s’insérer dans un écosystème déjà structuré par des acteurs nationaux.

Une progression rapide, mais un moteur encore secondaire

Les derniers chiffres publiés à Addis-Abeba montrent une entreprise qui avance vite. Au 31 mars 2026, Safaricom Ethiopia a porté ses revenus de services à 15,9 milliards de birrs, soit une hausse de 130,9 % sur un an. La base de clients actifs sur 90 jours a atteint 13,6 millions, tandis que les clients actifs sur 30 jours sont montés à 10,7 millions. Le portefeuille mobile M-PESA, lancé plus tard en Éthiopie qu’au Kenya, comptait 5,2 millions de clients, en forte hausse sur un an.

Mais la lecture du bilan impose une nuance. M-PESA progresse, pourtant il reste loin du rôle central qu’il joue au Kenya. En Éthiopie, le moteur principal du chiffre d’affaires demeure la donnée mobile, qui a généré 9,6 milliards de birrs sur l’exercice. Le portefeuille électronique sert donc encore davantage de relais de croissance que de colonne vertébrale commerciale. Cette différence tient à l’historique des marchés : au Kenya, M-PESA a imposé une norme dès 2007 ; en Éthiopie, Safaricom est arrivé après telebirr, lancé en 2021 par Ethio telecom.

Le contraste est aussi visible dans les réseaux d’usage. Ethio telecom indique que telebirr a dépassé 60 millions de comptes clients au cours de son dernier exercice budgétaire, avec des volumes de transactions atteignant 4,19 billions de birrs et une intégration à 33 banques, institutions de microfinance et coopératives. Le service public de paiement bénéficie donc d’un ancrage précoce, d’un réseau d’agents dense et d’une interopérabilité déjà installée dans les réflexes du marché.

Pourquoi l’équilibre financier paraît plausible

La direction de Safaricom Ethiopia maintient son objectif d’atteindre l’équilibre d’exploitation d’ici à mars 2027, ce qui correspond à l’exercice FY27 du groupe. Cette cible paraît crédible si la dynamique commerciale reste forte et si les coûts d’infrastructure continuent de mieux se répartir sur une base clients plus large. Le groupe explique d’ailleurs que les pertes en Éthiopie se réduisent nettement et que le pays a contribué à une part significative de la croissance du groupe sur l’exercice 2026.

Plusieurs leviers soutiennent cette trajectoire. D’abord les prix. Safaricom Ethiopia a relevé ses tarifs data en décembre 2025, une décision qui a pesé sur les usages, mais a soutenu le revenu moyen par utilisateur. Ensuite la régulation. L’ECA a publié des offres de référence sur l’interconnexion et le partage d’infrastructures, ce qui donne un cadre plus lisible à la coexistence entre opérateurs. Enfin, l’expansion du réseau se poursuit : 3 504 sites au 31 mars 2026, avec 59 % de couverture 4G de la population.

Ce point est important pour les ménages comme pour les entreprises. Les hausses tarifaires touchent d’abord les étudiants, les petits commerçants et les usagers urbains à faible marge de dépense. À l’inverse, une meilleure couverture et une offre plus stable servent les acteurs formels, les chaînes de distribution, les prestataires logistiques et les services numériques qui dépendent d’un réseau plus fiable. Le cœur du sujet n’est donc pas seulement la rentabilité d’un opérateur. C’est la vitesse à laquelle l’économie éthiopienne peut basculer vers des usages numériques plus réguliers.

Ce que l’Éthiopie dit du marché africain des paiements

Le cas éthiopien a une portée continentale. Il montre qu’un acteur privé peut accélérer l’investissement dans un secteur longtemps dominé par un opérateur historique, mais qu’il ne crée pas nécessairement, à lui seul, les usages de paiement. L’antériorité, la confiance, l’interopérabilité et le rôle de l’État dans les infrastructures de paiement pèsent autant que la qualité du réseau ou la marque commerciale. EthSwitch, le commutateur national, a justement pour mandat de rendre les paiements plus interopérables, sûrs et efficaces.

Pour Addis-Abeba, l’enjeu dépasse Safaricom. Il touche la crédibilité du programme de transformation numérique, la place des paiements mobiles dans l’inclusion financière et la capacité du pays à faire cohabiter concurrence privée, opérateur public et régulation active. Pour le continent, le dossier rappelle qu’un marché télécom peut croître vite sans que le mobile money ne s’impose automatiquement. Dans les années qui viennent, le vrai indicateur à suivre sera moins le nombre de tours installées que la part réelle des paiements du quotidien qui migrent du cash vers des plateformes interopérables.