À Mekelle, Axoum et Shire, la suspension des vols civils ne résume pas à elle seule la nouvelle crise. Elle signale surtout que les garanties de l’accord de Pretoria s’effritent dans une région où la paix reste inachevée. En Éthiopie, l’Union africaine tente désormais de rouvrir un canal politique avant que les tensions ne débordent davantage du Tigré.

Une alerte qui dépasse les frontières du Tigré

Le Tigré se trouve au nord de l’Éthiopie, à la frontière de l’Érythrée et à proximité de la région Afar. Cette position donne à chaque affrontement une portée régionale. Les routes commerciales, les liaisons aériennes et les mouvements de population relient directement cette zone aux équilibres de la Corne de l’Afrique.

Le conflit qui a opposé le gouvernement fédéral éthiopien au Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF, entre 2020 et 2022, avait déjà impliqué des forces régionales et étrangères. L’accord de cessation des hostilités signé à Pretoria, en Afrique du Sud, le 2 novembre 2022, avait mis fin aux combats à grande échelle. Il devait aussi organiser le désarmement, le retour des services publics et la reprise de l’aide humanitaire.

La mise en œuvre de ce texte est cependant restée partielle. Le désarmement des forces tigréennes, le retour des personnes déplacées et le règlement du statut de certains territoires demeurent sensibles. Dans ce contexte, l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, qui regroupe plusieurs pays de la Corne de l’Afrique, suit une crise susceptible d’affecter l’ensemble de la région.

L’Union africaine renvoie Obasanjo au contact des protagonistes

Le 23 septembre 2026, le président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, a appelé à une désescalade immédiate dans le nord de l’Éthiopie. Il a également demandé à Olusegun Obasanjo, ancien président du Nigeria et haut représentant de l’organisation pour la Corne de l’Afrique, de reprendre contact avec les différentes parties.

Dans son communiqué, l’Union africaine affirme que les forces liées au TPLF ont pris le contrôle des aéroports de Mekelle, Axoum et Shire. Elle évoque aussi la détention de personnels fédéraux et une intensification des combats dans plusieurs zones du Tigré et de l’Afar. Ces éléments sont également mentionnés par les Nations unies, qui ont exprimé leur inquiétude face à la dégradation rapide de la situation.

Les autorités et les groupes concernés ne présentent toutefois pas nécessairement les événements de la même manière. Dans un tel contexte, les bilans militaires et les responsabilités précises doivent être établis avec prudence. Les informations disponibles permettent de confirmer une montée des tensions, mais pas de dresser un bilan humain consolidé.

La compagnie Ethiopian Airlines a suspendu ses liaisons vers les trois villes concernées. Cette décision touche directement les habitants, les personnels médicaux, les commerçants et les organisations humanitaires. Dans une région où les infrastructures restent fragiles après la guerre, la fermeture des liaisons aériennes peut ralentir l’acheminement des personnes, des médicaments et des biens essentiels.

Une alliance armée qui élargit le risque politique

La crise ne se limite plus aux relations entre Addis-Abeba et le TPLF. Sept groupes armés ont annoncé la création d’une alliance dirigée contre le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed. Parmi eux figurent le TPLF, le mouvement Fano actif dans la région Amhara et l’Armée de libération oromo, ou OLA.

La coalition comprend également des organisations présentes ou revendiquant une implantation dans les régions Somali, Afar, Benishangul-Gumuz et dans d’autres espaces périphériques. Les groupes affirment vouloir renverser le gouvernement fédéral et établir une administration de transition. Leur capacité à coordonner des opérations communes reste cependant difficile à mesurer.

Cette annonce est importante pour une raison simple : plusieurs membres de cette alliance ont été adversaires au cours des dernières années. Le TPLF et les forces amhara se sont notamment opposés sur le contrôle de territoires disputés. L’OLA, de son côté, s’inscrit dans un conflit distinct avec les autorités fédérales dans l’Oromia. Leur rapprochement repose donc davantage sur un objectif commun contre Addis-Abeba que sur un programme politique partagé.

Le gouvernement fédéral doit ainsi gérer plusieurs foyers de violence en même temps. Cette dispersion complique le travail des forces de sécurité et fragilise les administrations locales. Elle pèse aussi sur les populations rurales, qui subissent les déplacements, les restrictions de circulation et l’interruption des activités agricoles.

Le cadre de Pretoria reste le seul point d’ancrage commun

Olusegun Obasanjo connaît déjà les interlocuteurs et les mécanismes de la négociation. Il avait participé à la médiation de l’Union africaine qui avait conduit aux discussions de Pretoria en 2022. Son retour vise moins à produire immédiatement un nouvel accord qu’à empêcher la rupture complète du précédent.

Pour l’Union africaine, la prise de contrôle d’infrastructures aéroportuaires civiles contredit l’esprit de l’accord. L’organisation considère donc que le retour au dialogue doit passer par le respect du cessez-le-feu, la protection des civils et la restauration des conditions minimales de communication.

Le Nigeria a réaffirmé son soutien à cette démarche le 24 septembre 2026. Abuja a appelé à l’arrêt des combats et à la retenue de toutes les parties. Ce positionnement donne à la mission d’Obasanjo un appui politique important, même si la médiation devra obtenir l’accord concret des acteurs éthiopiens.

Les Nations unies soutiennent également les efforts africains. Le secrétaire général António Guterres a demandé la protection des civils et le maintien de l’accès humanitaire. Il a aussi encouragé une reprise des discussions dans le cadre de l’accord de Pretoria. L’organisation mondiale ne remplace pas la médiation africaine, mais elle peut renforcer la pression diplomatique et humanitaire.

Un test pour la médiation africaine

La nouvelle crise met à l’épreuve la capacité de l’Union africaine à préserver un accord négocié sur le continent. Elle montre aussi les limites d’un cessez-le-feu qui n’a pas réglé les questions territoriales, institutionnelles et sécuritaires laissées par la guerre.

Pour les dirigeants, l’enjeu immédiat consiste à éviter une reprise des combats à grande échelle. Pour les habitants du Tigré, de l’Afar et des zones voisines, il s’agit surtout de maintenir les routes, les services publics et l’accès aux soins. Les effets ne seront pas identiques selon les territoires : les villes dépendent davantage des liaisons aériennes, tandis que les zones rurales restent exposées aux déplacements de combattants et aux restrictions de circulation.

La suite dépendra de plusieurs facteurs : la réouverture des canaux de communication, le sort des aéroports, la position des autorités fédérales et régionales, ainsi que la capacité réelle de l’alliance armée à agir de manière coordonnée. Dans la Corne de l’Afrique, la priorité sera désormais de transformer l’alerte diplomatique en discussions vérifiables. Sans cela, l’accord du 2 novembre 2022 risque de perdre sa fonction de cadre politique, alors qu’il demeure le seul texte accepté par les principaux protagonistes.

Pour suivre les faits établis, les déclarations officielles de l’Union africaine sur la désescalade en Éthiopie, le communiqué des Nations unies en Éthiopie et les informations de l’Agence de presse africaine sur la nouvelle alliance armée apportent des points de comparaison utiles.