En Éthiopie, la question n’est plus seulement celle d’un affrontement localisé au Tigré. Depuis le 22 septembre 2026, les combats touchent aussi l’Amhara et l’Afar, deux régions voisines où les frontières politiques recouvrent des rivalités anciennes, des territoires disputés et des routes stratégiques.
Cette nouvelle poussée de violence intervient moins de quatre ans après l’accord de Pretoria, signé en novembre 2022 pour mettre fin à la guerre du Tigré. Le texte avait suspendu les grandes opérations militaires, sans régler toutes les questions territoriales ni rétablir une confiance durable entre Addis-Abeba et les dirigeants tigréens.
Le front s’élargit dans le nord de l’Éthiopie
Les affrontements ont été signalés dans le Tigré, l’Amhara et l’Afar. Human Rights Watch situe le début de cette nouvelle séquence au 22 septembre 2026 et parle de combats entre l’armée éthiopienne et des forces liées au Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF, principal mouvement politique et militaire de la région.
Des responsables tigréens ont ordonné à leurs forces de se préparer à un « combat défensif ». De son côté, le gouvernement fédéral accuse le TPLF d’avoir lancé une offensive contre des positions de l’armée dans les zones septentrionales. Les versions des deux camps restent opposées et les informations indépendantes demeurent limitées.
Les autorités fédérales ont affirmé, le 24 septembre, que 272 combattants avaient été tués dans une opération menée dans le nord de l’Amhara. Elles ont également avancé le chiffre de 260 blessés. Ce bilan provient de l’armée éthiopienne et n’a pas été vérifié de manière indépendante. Il doit donc être présenté avec prudence.
Des sources concordantes signalent néanmoins une extension des combats vers l’Afar et l’Amhara. La prise ou le contrôle temporaire de plusieurs positions et infrastructures dans le Tigré a été rapporté, mais l’ampleur exacte des gains territoriaux reste difficile à établir. Les communications sont perturbées dans plusieurs zones et l’accès des journalistes demeure très restreint.
Un accord de paix qui n’a pas réglé les dossiers les plus sensibles
L’accord de Pretoria avait prévu le désarmement des forces tigréennes, la restauration de l’autorité fédérale et le retour des personnes déplacées. Toutefois, son application s’est heurtée à plusieurs blocages. Le statut de territoires revendiqués à la fois par le Tigré et l’Amhara reste particulièrement explosif.
Dans l’ouest et le sud du Tigré, des zones demeurent contrôlées ou administrées par des forces amhara. Pour les autorités tigréennes, leur départ constitue une condition centrale de la normalisation. Pour les responsables amharas, ces territoires relèvent d’une revendication historique et sécuritaire. Cette divergence nourrit les tensions autour des frontières régionales.
La relation entre Addis-Abeba et le TPLF s’est aussi dégradée depuis la fin de la guerre. Le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed cherche à renforcer l’autorité fédérale. Le TPLF défend, lui, une autonomie régionale large, dans le cadre du fédéralisme ethnique inscrit dans la Constitution éthiopienne.
Ce système donne aux régions une importante autonomie politique et culturelle. Il a permis de gérer la diversité du pays, mais il a également institutionnalisé la compétition entre élites régionales. Lorsque les désaccords politiques se transforment en affrontements armés, les frontières administratives deviennent rapidement des lignes de front.
Une coalition armée face au pouvoir fédéral
La crise s’est aggravée après l’annonce, le 20 septembre, d’une alliance regroupant sept organisations armées ou d’opposition. Elle réunit notamment le TPLF, les milices Fano de l’Amhara, l’Armée de libération oromo et des mouvements issus de l’Ogaden, de l’Afar, du Benishangul et du peuple Gumuz.
Ces groupes ont annoncé vouloir contester le gouvernement fédéral et défendre une transition qu’ils présentent comme plus inclusive. Leur rapprochement constitue un défi politique important pour Addis-Abeba. Il ne signifie toutefois pas qu’ils disposent d’un commandement unique, d’une stratégie commune ou d’une capacité militaire coordonnée.
Leur alliance rassemble en effet des mouvements qui ont des intérêts divergents. Certains se sont affrontés par le passé. Les milices Fano et les forces tigréennes ont notamment combattu dans les zones disputées entre l’Amhara et le Tigré. La coalition peut donc servir de levier de pression contre le gouvernement, sans former pour autant un front unifié.
Pour le pouvoir fédéral, cette convergence est susceptible de justifier une réponse sécuritaire renforcée. Pour les populations locales, elle augmente surtout le risque de déplacements, de restrictions de circulation et de rupture des approvisionnements. Les effets seront différents selon les territoires : les centres urbains peuvent subir des coupures et des couvre-feux, tandis que les zones rurales risquent de perdre l’accès aux marchés, aux soins et à l’aide humanitaire.
Le précédent de la guerre du Tigré pèse encore
La guerre menée de 2020 à 2022 avait déjà provoqué des destructions massives et un déplacement considérable de populations. Elle avait aussi entraîné une forte dégradation des infrastructures civiles dans le Tigré, l’Amhara et l’Afar. La reprise des combats fait donc peser une menace immédiate sur un tissu social qui reste fragile.
Les organisations humanitaires redoutent en particulier les entraves à l’aide alimentaire et médicale. Les populations déplacées qui n’ont pas encore retrouvé leur domicile pourraient être de nouveau contraintes de fuir. Les agriculteurs, déjà exposés aux aléas climatiques et aux difficultés d’accès aux intrants, pourraient aussi perdre une nouvelle saison de production.
La situation affecte également l’économie nationale. Les corridors reliant le nord aux grands centres commerciaux sont vulnérables aux barrages et aux combats. Les transporteurs augmentent leurs coûts, les commerçants réduisent leurs déplacements et les autorités doivent consacrer davantage de ressources aux opérations militaires.
Un risque pour la stabilité de la Corne de l’Afrique
La crise éthiopienne dépasse les frontières nationales. L’Éthiopie occupe une position centrale dans la Corne de l’Afrique et joue un rôle majeur au sein de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, qui rassemble plusieurs pays de la région. Toute nouvelle guerre prolongée pourrait peser sur les échanges, les déplacements de population et les équilibres sécuritaires avec l’Érythrée, le Soudan et Djibouti.
Elle intervient aussi dans un environnement régional déjà marqué par la guerre au Soudan et par des rivalités autour des frontières, des ports et des voies commerciales. Une internationalisation du conflit reste impossible à mesurer à ce stade, mais les accusations de soutien extérieur formulées par différents acteurs montrent que le dossier possède une dimension géopolitique.
La prochaine étape sera décisive. Il faudra surveiller l’évolution des combats dans les zones frontalières, la solidité de l’alliance entre les groupes armés et la capacité de l’Union africaine à pousser les parties vers un dialogue. Sans règlement sur les territoires disputés, le désarmement et le partage du pouvoir, l’accord de 2022 risque de rester une suspension des hostilités plutôt qu’une paix durable.