À Addis-Abeba, la crise politique ne se limite plus aux tensions entre le gouvernement fédéral et le Tigré. Elle s’inscrit désormais dans un jeu régional où les frontières, les ports de la mer Rouge, le Nil et les alliances armées se répondent. Devant l’Assemblée générale des Nations unies, le président éthiopien Taye Atske Selassie a choisi de mettre l’accent sur cette dimension extérieure.

Une crise nationale devenue régionale

Le chef de l’État éthiopien a dénoncé, le 24 septembre 2026, l’action d’« acteurs extérieurs imprudents et récidivistes », accusés d’alimenter l’instabilité dans la Corne de l’Afrique. Dans son intervention, il n’a pas désigné directement l’Égypte ou l’Érythrée. Toutefois, son message renvoie clairement aux tensions persistantes entre Addis-Abeba et ses deux voisins.

Avec l’Érythrée, le désaccord porte notamment sur la frontière, l’accès à la mer Rouge et le rôle de chaque pays dans les conflits de la région. Les relations se sont fortement dégradées après la guerre du Tigré, alors que les forces érythréennes avaient combattu aux côtés de l’armée fédérale éthiopienne contre le Front de libération du peuple du Tigré, ou TPLF.

Avec l’Égypte, le principal dossier reste le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne. Addis-Abeba le présente comme un projet énergétique essentiel à son industrialisation. Le Caire redoute, de son côté, une réduction de ses ressources en eau si le remplissage et la gestion du barrage ne font pas l’objet d’un accord contraignant.

Ces différends ne suffisent pas, à eux seuls, à expliquer les violences en Éthiopie. Ils forment cependant un environnement régional tendu. La Corne de l’Afrique est aussi traversée par la guerre au Soudan, les rivalités autour des ports et la compétition entre puissances du Golfe, acteurs africains et partenaires internationaux.

Le fragile héritage de l’accord de Pretoria

La guerre du Tigré avait opposé, de novembre 2020 à novembre 2022, les forces fédérales éthiopiennes aux combattants liés au TPLF. L’accord signé à Pretoria, en Afrique du Sud, avait suspendu les combats et ouvert une phase de désarmement, de réintégration politique et de retour progressif de l’administration fédérale.

Trois ans plus tard, plusieurs engagements restent partiellement appliqués. Le retour des personnes déplacées, le règlement des territoires disputés et la reconstruction du Tigré demeurent des dossiers sensibles. La présence de forces étrangères dans certaines zones et la méfiance entre les anciens belligérants continuent également de peser sur le processus.

En mars 2025, une rupture interne au sein des autorités intérimaires du Tigré avait déjà ravivé les tensions. Des responsables liés au TPLF avaient repris le contrôle de plusieurs institutions régionales, au détriment de l’administration soutenue par le gouvernement fédéral. Cette confrontation avait nourri les craintes d’un retour aux affrontements ouverts.

Le contexte national reste d’autant plus difficile que les autorités fédérales affrontent aussi une insurrection menée par les forces Fano dans la région Amhara. En Oromia, l’Armée de libération oromo et d’autres groupes armés maintiennent une pression sur l’État. L’Éthiopie fait donc face à plusieurs foyers de violence, avec des causes et des acteurs différents.

Une alliance contre Abiy Ahmed

Le 20 septembre 2026, sept groupes politiques et armés ont annoncé la création d’une coalition baptisée Ethiopian Peoples’ Forces Alliance for Survival. Elle réunit notamment le TPLF, le mouvement Fano de l’Amhara, l’Armée de libération oromo, ainsi que des organisations implantées dans les régions Afar, Somali, Benishangul-Gumuz et dans la zone Gumuz.

Les membres de cette alliance affirment vouloir mettre fin au gouvernement dirigé par le Premier ministre Abiy Ahmed et ouvrir une transition politique inclusive. Le porte-parole du TPLF, Michael Asgedom, a déclaré que la coopération pourrait devenir militaire si les autres moyens ne permettaient pas d’atteindre cet objectif.

Cette coalition reste toutefois fragile. Les groupes qui la composent défendent des projets politiques différents. Certains réclament davantage d’autonomie régionale. D’autres contestent la place du fédéralisme ethnique. Plusieurs se sont affrontés par le passé et ne disposent pas d’un commandement commun clairement établi.

Son annonce marque néanmoins un changement important. Jusqu’ici, les oppositions armées éthiopiennes évoluaient surtout dans leurs bastions respectifs. Leur rapprochement donne une dimension nationale à la contestation. Il ne signifie pas encore qu’une offensive coordonnée est imminente, mais il augmente le risque d’une multiplication des fronts.

Le gouvernement défend la souveraineté nationale

À l’ONU, Taye Atske Selassie a présenté l’Éthiopie comme un pays qui cherche à préserver sa souveraineté tout en poursuivant sa transformation économique. Il a soutenu que son gouvernement avait fait preuve de retenue malgré l’ingérence étrangère et qu’Addis-Abeba voulait rester un moteur de développement en Afrique.

Cette lecture rejoint la position officielle éthiopienne, qui accuse régulièrement des puissances voisines de soutenir des groupes armés ou d’exploiter les divisions internes du pays. Les autorités éthiopiennes ont notamment reproché à l’Érythrée d’entretenir des réseaux hostiles à Addis-Abeba. Asmara rejette ces accusations.

La responsabilité des acteurs extérieurs ne doit toutefois pas masquer les causes internes de la crise. La compétition pour le pouvoir fédéral, les revendications territoriales, la faiblesse des mécanismes judiciaires et les tensions entre communautés alimentent directement l’instabilité. La fermeture de l’espace politique peut aussi pousser certains adversaires vers la lutte armée.

Pour les populations, les conséquences sont concrètes. Les habitants des zones rurales subissent les déplacements, les restrictions de circulation et les interruptions de services. Dans les villes, les tensions pèsent sur les prix, les investissements et les activités commerciales. Les entreprises formelles ne sont pas les seules touchées : les petits commerçants et les transporteurs dépendent eux aussi de routes sûres et de marchés ouverts.

Un test pour la Corne de l’Afrique

La situation éthiopienne concerne directement l’Autorité intergouvernementale pour le développement, ou IGAD, l’organisation régionale qui réunit plusieurs pays de la Corne de l’Afrique. Elle intéresse aussi l’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba et qui avait soutenu le processus ayant conduit à l’accord de Pretoria.

La priorité sera de vérifier si l’alliance des sept groupes dispose d’une structure durable ou si elle reste une déclaration de circonstance. Les prochaines décisions du gouvernement fédéral sur le statut du TPLF, la gouvernance du Tigré et les négociations avec les forces Amhara seront déterminantes.

Le risque dépasse les frontières éthiopiennes. Une reprise de la guerre au Tigré pourrait provoquer de nouveaux déplacements, fragiliser les échanges dans la Corne et compliquer les relations avec l’Érythrée et le Soudan. À l’inverse, un dialogue politique crédible offrirait à Addis-Abeba une chance de transformer l’accord de Pretoria en véritable processus national de stabilisation.