Une guerre locale qui déborde les frontières internes

À Addis-Abeba, une annonce de coalition armée ne se lit jamais comme une simple querelle de factions. En Éthiopie, où les lignes politiques se superposent souvent aux appartenances régionales, chaque rapprochement entre groupes armés pèse sur l’équilibre entre le pouvoir fédéral, les régions et les voisins de la Corne de l’Afrique. Les derniers signaux venus d’Amhara et du Tigré remettent cette mécanique sous tension.

Le contexte reste celui d’un pays qui sort à peine de plusieurs séquences de guerre et d’instabilité. L’accord de cessation des hostilités signé à Pretoria en novembre 2022 entre le gouvernement fédéral éthiopien et le TPLF, sous l’égide de l’Union africaine, devait refermer le chapitre le plus meurtrier du conflit du Nord. Mais sa mise en œuvre a laissé ouvertes des questions sensibles : désarmement, statut du TPLF, retour des déplacés, frontières internes et sécurité dans les régions voisines.

Ce que dit la nouvelle alliance annoncée

Selon l’annonce faite par Zemene Kassie, chef de la milice Fano, des alliances ont été nouées avec d’autres forces armées, y compris des acteurs tigréens. Cette séquence est présentée comme une entente de circonstance contre le Premier ministre Abiy Ahmed, au moment où Fano reste engagé dans un bras de fer prolongé avec le centre fédéral. Dans les faits, Fano s’est imposé comme une force armée amhara influente, et plusieurs sources ont déjà décrit ses offensives comme une menace directe pour la capacité de l’État à contrôler le nord du pays.

Le Tigré, de son côté, demeure un espace politiquement sensible. L’Union africaine rappelle encore que l’accord de 2022 visait à stabiliser durablement cette région après la guerre qui a opposé l’armée fédérale et le TPLF. Mais en 2026, plusieurs signaux montrent que la situation reste fragile, avec des tensions persistantes autour du statut institutionnel du TPLF, de la sécurité régionale et du rapport entre autorités fédérales et autorités de Tigré.

Pourquoi ce rapprochement inquiète à Addis-Abeba

Pour le pouvoir fédéral, une coalition entre anciens adversaires brouille les lignes habituelles du conflit éthiopien. Pendant la guerre du Tigré, les combattants amhara de Fano avaient combattu aux côtés des forces fédérales contre les forces tigréennes. Les voir désormais évoquer une entente, même tactique, avec des acteurs du Tigré signifie que l’hostilité d’hier ne suffit plus à structurer les loyautés d’aujourd’hui. Ce glissement traduit surtout une logique commune : la contestation d’Abiy Ahmed est devenue, pour plusieurs groupes armés, le facteur d’unification le plus immédiat.

Cette recomposition n’est pas seulement militaire. Elle reflète aussi une crise politique profonde autour de la distribution du pouvoir, des territoires disputés et de la place des régions dans l’État fédéral éthiopien. En Amhara, la population vit depuis des mois avec les effets des combats, des restrictions de circulation et de l’insécurité. Dans le Tigré, les autorités et les habitants restent marqués par les conséquences humaines et matérielles de la guerre, tandis que la question du retour à une normalité institutionnelle reste inachevée. Les effets ne sont donc pas identiques : les dirigeants cherchent des marges de manœuvre, mais les civils absorbent le coût direct de l’escalade.

Le gouvernement fédéral, lui, continue de présenter plusieurs groupes armés comme des menaces coordonnées. Dans des prises de parole récentes, Addis-Abeba a accusé des forces insurgées de coopérer entre elles pour perturber la circulation, la sécurité et le fonctionnement administratif dans plusieurs régions. Cette lecture sécuritaire renforce la méfiance, mais elle n’efface pas le fond du problème : tant que les griefs politiques et territoriaux restent sans réponse durable, les alliances de circonstance garderont un terrain fertile.

La Corne de l’Afrique en ligne de mire

La portée de cette annonce dépasse le seul dossier éthiopien. L’Éthiopie est un pivot de la Corne de l’Afrique, et toute fragilisation prolongée à Addis-Abeba pèse sur les équilibres régionaux, notamment dans l’espace IGAD, qui suit de près les tensions frontalières, les mouvements de combattants et les répercussions humanitaires. L’Union africaine, installée à Addis-Abeba, a d’ailleurs fait de la mise en œuvre du cessez-le-feu de Pretoria un test majeur pour la crédibilité de la paix sur le continent.

Les analystes spécialisés soulignent aussi qu’un nouvel enchaînement de combats pourrait réactiver des rivalités anciennes, au nord comme à l’ouest du pays, et compliquer les rapports avec l’Érythrée, le Soudan et les autres foyers de crise voisins. Dans un environnement déjà alourdi par la guerre au Soudan et par des tensions sécuritaires dans plusieurs pays de la région, une montée des armes en Éthiopie aurait des effets en cascade sur les déplacements, les échanges et la diplomatie régionale.

Le point à surveiller, désormais, n’est pas seulement la solidité de cette alliance annoncée. C’est sa capacité réelle à tenir face aux divisions internes, aux rivalités territoriales et à la pression du pouvoir fédéral. En Éthiopie, les coalitions armées changent vite de forme. Mais lorsqu’elles naissent autour d’un rejet commun d’Addis-Abeba, elles peuvent redessiner, bien au-delà d’une région, le rapport de force entre centre et périphéries dans toute l’Afrique de l’Est.