À Addis-Abeba, le nouveau mandat d’Abiy Ahmed commence par un dossier qui dépasse largement la politique intérieure. En réaffirmant la volonté de l’Éthiopie d’obtenir un accès fiable à la mer Rouge, le Premier ministre place les échanges commerciaux, la sécurité nationale et les relations avec ses voisins au cœur de sa feuille de route.

Un mandat renouvelé dans un climat tendu

Le Parlement éthiopien a reconduit Abiy Ahmed au poste de Premier ministre le 5 octobre 2026. Il entame ainsi un nouveau mandat de cinq ans, après les élections législatives du 1er juin. Le Parti de la prospérité, formation au pouvoir, dispose d’une nette majorité à la Chambre des représentants des peuples, composée de 547 sièges.

Cette reconduction intervient alors que le pays reste confronté à plusieurs foyers de tension. Dans le Tigré, région du nord de l’Éthiopie, les combats ont repris après la guerre de 2020-2022. Les forces fédérales et leurs alliés ont repris Mekele, la capitale régionale, le 4 octobre, après le retrait annoncé des combattants liés au Front de libération du peuple du Tigré.

Cette nouvelle séquence fragilise l’accord de Pretoria de novembre 2022, qui avait mis fin à deux années de guerre. L’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba, appelle à préserver cet accord et à éviter une nouvelle escalade dans la Corne de l’Afrique.

Le gouvernement éthiopien accuse par ailleurs l’Érythrée de soutenir ses adversaires tigréens. Asmara rejette ces accusations. La présence de forces érythréennes près de la frontière, évoquée par plusieurs sources, n’a pas été établie de manière indépendante dans tous ses détails.

La mer Rouge, une priorité stratégique pour Addis-Abeba

Devant les députés, Abiy Ahmed a de nouveau défendu l’idée d’un accès éthiopien à la mer. Il a déclaré que son pays travaillerait, selon le principe du compromis, à obtenir un débouché maritime. La formulation insiste sur la négociation, mais elle confirme une priorité déjà exprimée à plusieurs reprises depuis 2023.

L’Éthiopie a perdu son accès direct à la mer Rouge en 1993, lorsque l’Érythrée a obtenu son indépendance. Depuis, le pays dépend principalement de Djibouti pour l’acheminement de ses importations et de ses exportations. Cette dépendance pèse sur les coûts logistiques d’une économie de plus de 100 millions d’habitants.

Pour Addis-Abeba, la question est donc à la fois commerciale et stratégique. Le gouvernement cherche à diversifier ses routes maritimes afin de réduire les risques liés à une concentration des flux sur un seul corridor. L’accès à un port permettrait aussi de renforcer la marge de manœuvre de l’Éthiopie dans les négociations régionales.

Le Premier ministre n’a pas cité directement Assab, le port érythréen situé au sud de la mer Rouge. Ce site reste toutefois au centre des analyses, en raison de sa proximité avec le territoire éthiopien et de son importance historique. Toute revendication portant sur un accès souverain à ce port se heurterait à la question de l’intégrité territoriale de l’Érythrée.

Une autre piste concerne les arrangements commerciaux ou les concessions portuaires. En janvier 2024, l’Éthiopie a signé un protocole d’accord avec le Somaliland, territoire qui revendique son indépendance de la Somalie. Le texte prévoyait l’étude d’un accès maritime autour de Berbera. Mogadiscio a dénoncé une atteinte à sa souveraineté, tandis que les discussions régionales ont depuis cherché à réduire les tensions.

Un différend qui concerne toute la Corne de l’Afrique

La question maritime ne se limite pas aux rapports entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Elle touche directement la Somalie, Djibouti, le Soudan et l’Égypte, tous concernés par la sécurité de la mer Rouge et du golfe d’Aden. Ces espaces concentrent des routes commerciales majeures entre l’Asie, le Moyen-Orient, l’Afrique de l’Est et l’Europe.

Réunis en Égypte le 4 octobre, l’Égypte, l’Érythrée, la Somalie et le Soudan ont rappelé que la gouvernance de la mer Rouge relevait d’abord des États riverains. Ils ont également insisté sur le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des pays de la région.

Cette position réduit l’espace diplomatique d’Addis-Abeba. L’Éthiopie n’est pas un État riverain, mais son poids démographique et économique lui donne une influence majeure dans la Corne de l’Afrique. Le défi consiste désormais à transformer cette influence en accord concret, sans donner à ses voisins le sentiment qu’une pression militaire accompagne la négociation.

L’Autorité intergouvernementale pour le développement, ou IGAD, joue un rôle central dans cette région. Cette organisation regroupe plusieurs pays de la Corne de l’Afrique et travaille notamment sur la sécurité, les conflits et les déplacements de population. Ses marges de manœuvre restent cependant limitées par les rivalités entre ses États membres.

Une défense renforcée, sur fond de guerre au Tigré

Dans son discours d’investiture, Abiy Ahmed a aussi annoncé le développement d’une force de défense aérienne « moderne » et « toujours prête ». Cette orientation s’inscrit dans la transformation accélérée de l’armée éthiopienne depuis la guerre au Tigré.

Les drones armés ont joué un rôle important dans le retournement du rapport de force en faveur du gouvernement fédéral lors de la dernière phase du conflit. Depuis, leur utilisation s’est étendue à d’autres zones où l’armée affronte des groupes armés. Cette évolution renforce les capacités de l’État, mais elle soulève aussi des interrogations sur la protection des civils.

Une frappe signalée près d’Adi Abay, dans une zone proche de la frontière érythréenne, aurait tué huit personnes, dont un enfant, selon une source humanitaire citée par l’Associated Press. Le bilan n’a pas été confirmé publiquement par une enquête indépendante. Dans ce contexte, chaque opération militaire alimente la méfiance entre les populations locales et les autorités fédérales.

Pour les habitants du Tigré, la priorité reste la sécurité, la reprise des services publics et le retour des déplacés. Pour les commerçants et les industriels d’Addis-Abeba, l’accès maritime représente surtout une question de coûts et de prévisibilité. Dans les régions frontalières, il est perçu à travers le risque d’une nouvelle mobilisation militaire.

Le prochain test sera diplomatique

Le nouveau mandat d’Abiy Ahmed ouvre donc une période à double tranchant. Le gouvernement dispose d’une légitimité parlementaire renforcée, mais il doit gérer la reprise des affrontements au Tigré, les tensions avec l’Érythrée et les désaccords avec la Somalie.

La prochaine étape sera de vérifier si le discours sur l’accès à la mer débouche sur des négociations précises, fondées sur des accords commerciaux et le respect des frontières. À l’échelle continentale, l’enjeu dépasse l’Éthiopie : il concerne la capacité de l’Union africaine et de l’IGAD à empêcher qu’une ambition économique ne se transforme en crise régionale.

Sources consultées : Agence de presse éthiopienne sur l’ouverture de la nouvelle législature, déclaration d’Abiy Ahmed sur l’accès à la mer Rouge, dépêche sur les tensions régionales autour de la mer Rouge, informations sur la reprise de Mekele, compte rendu de la reconduction du Premier ministre.