En Éthiopie, une décision administrative peut désormais couper l’accès au public d’un journal imprimé, de son édition numérique et de ses publications en deux langues. La suspension de The Reporter pose donc une question concrète : qui pourra encore documenter les débats politiques et les tensions du pays lorsque les médias indépendants perdent leur autorisation d’exercer ?
Un média privé placé à l’arrêt pour une durée indéterminée
L’Autorité éthiopienne des médias (EMA), l’organisme public chargé de réguler le secteur, a ordonné la suspension de The Reporter à compter du lundi 2 novembre 2026. La mesure concerne ses activités imprimées et numériques. À la date de l’annonce, aucune échéance de réexamen n’était précisée.
L’EMA reproche au média d’avoir publié de manière répétée des contenus qu’elle juge contraires aux intérêts nationaux et des informations « déformées ». Elle estime également que certains reportages, qualifiés de « déséquilibrés et partiaux », pourraient nuire aux investissements étrangers, au tourisme et à la diplomatie éthiopienne. Ce sont les motifs avancés par l’autorité, et non des conclusions établies de façon indépendante.
Selon les comptes rendus disponibles, la reprise des activités dépendrait du respect, par le journal, de ses obligations légales et déontologiques. Les informations publiques consultées ne détaillent toutefois ni les articles visés ni les étapes concrètes permettant de contester ou de lever la mesure. Cette absence de précisions rend difficile l’évaluation indépendante des griefs.
Fondé en 1995, The Reporter publie en amharique et en anglais, en version papier et sur internet. L’arrêt touche donc plusieurs formats et publics, au-delà des seuls lecteurs de son édition imprimée. Il intervient après le retrait, en février 2026, de l’autorisation d’Addis Standard, autre média indépendant, une décision que ce média conteste.
Une régulation au cœur des rapports de force nationaux
La décision survient dans un paysage médiatique déjà sous tension. Le conflit au Tigré, conclu par un accord de paix en novembre 2022, et les violences persistantes dans la région Amhara ont accru les difficultés rencontrées par les journalistes qui couvrent les zones sensibles. Ces contextes n’expliquent pas à eux seuls la suspension, mais ils renforcent les enjeux de l’accès à une information pluraliste.
Le précédent d’Addis Standard nourrit les interrogations sur l’usage du pouvoir de régulation. En février, l’EMA avait révoqué son autorisation, invoquant des violations répétées des règles et des atteintes aux intérêts nationaux. Le Comité pour la protection des journalistes a rapporté que le média avait engagé une contestation. En août, Human Rights Watch a aussi décrit des pressions visant ce titre, notamment l’interpellation de son rédacteur en chef et une perquisition de ses locaux, selon les informations recueillies par l’organisation.
Ces cas ne prouvent pas que chaque décision réglementaire soit dépourvue de fondement. Ils soulèvent cependant une question de procédure : les accusations sont-elles suffisamment précises, les médias concernés peuvent-ils répondre, et existe-t-il un recours effectif ? Pour les autorités, la régulation peut être présentée comme un moyen de faire respecter la loi et la déontologie. Pour les journalistes et leurs organisations, des motifs formulés en termes larges peuvent aussi créer un effet dissuasif, surtout lorsque les conséquences sont immédiates.
L’impact ne se limite pas aux rédactions. À Addis-Abeba, lecteurs, annonceurs et professionnels de la presse peuvent constater directement la disparition d’un titre des kiosques ou des écrans. Dans les régions, où l’accès à des informations locales vérifiées peut déjà être inégal, la réduction du nombre de médias actifs risque de restreindre les choix disponibles. Les effets économiques concernent aussi les journalistes, les imprimeurs et les autres travailleurs liés à la production et à la diffusion du journal.
Le classement de Reporters sans frontières situe l’Éthiopie au 148e rang sur 180 pays en 2026, contre le 145e en 2025. Cet indicateur synthétise plusieurs dimensions de la liberté de la presse ; il ne constitue pas, à lui seul, une évaluation de la légalité de la suspension de The Reporter. L’organisation signale par ailleurs un environnement de travail difficile pour les médias dans le pays.
Un enjeu qui dépasse les frontières éthiopiennes
Addis-Abeba accueille le siège de l’Union africaine. Le traitement de la presse en Éthiopie prend ainsi une résonance continentale, sans pour autant représenter à lui seul la situation de l’ensemble des pays africains. À l’échelle de l’Afrique de l’Est, l’Éthiopie est aussi membre de l’IGAD, l’organisation régionale qui réunit plusieurs États de la Corne de l’Afrique. La circulation d’informations fiables importe dans une région où les crises et leurs conséquences franchissent régulièrement les frontières.
Les prochains éléments à surveiller sont la publication éventuelle des griefs détaillés, la réponse de The Reporter et l’existence d’un recours ou d’une procédure de réexamen. Il faudra aussi vérifier si la suspension couvre effectivement l’ensemble des éditions et services du groupe. Pour l’instant, l’annonce de l’EMA établit la mesure et ses motifs déclarés ; elle ne permet pas, à elle seule, de trancher les accusations visant le journal.
Le point central est donc moins la seule fermeture d’un titre que la transparence du mécanisme qui l’a rendue possible. Des règles claires, des motifs vérifiables et une voie de contestation effective permettraient aux lecteurs comme aux autorités de distinguer plus nettement la régulation légitime d’une restriction durable de l’information.