À Abala, dans la région Afar, la reprise des affrontements rapproche de nouveau le nord de l’Éthiopie d’une guerre ouverte. Cette ville stratégique, située près de la frontière avec le Tigré, se trouve au croisement des routes reliant les hauts plateaux tigréens aux plaines afar. Pour les habitants, l’enjeu immédiat est moins le contrôle d’un point militaire que la sécurité des routes, des marchés et des familles déjà éprouvées par la guerre précédente.
Un front s’ouvre aux portes du Tigré
Dans la nuit du jeudi 24 septembre 2026, des combats ont opposé des forces fédérales éthiopiennes à des combattants liés aux autorités du Tigré autour d’Abala. Plusieurs sources rapportent que les forces fédérales ont tenté d’empêcher une progression vers la ville. D’autres récits locaux affirment que les combattants tigréens et leurs alliés ont pris le contrôle de certaines positions dans la zone.
Ces informations restent difficiles à vérifier de manière indépendante. Les communications sont perturbées dans plusieurs secteurs du nord et les parties engagées dans le conflit présentent des versions différentes des opérations. Les affrontements ont toutefois été signalés par plusieurs sources distinctes, notamment Al Jazeera, Africanews et une analyse de terrain du réseau ACLED.
Le gouvernement fédéral n’a pas confirmé publiquement l’ensemble des pertes annoncées sur le terrain. L’armée éthiopienne affirme cependant avoir tué 272 combattants tigréens en quarante-huit heures dans le nord de la région Amhara. Ce bilan, communiqué par une seule partie au conflit, doit être considéré comme une revendication militaire et non comme un bilan établi.
Les combats ne se limitent pas à Abala. Des affrontements ont également été rapportés dans plusieurs secteurs du Tigré, de l’Afar et de l’Amhara. Le Tigray Defence Forces, principale force armée liée aux autorités tigréennes, a aussi été associé à des mouvements autour d’axes routiers et d’infrastructures stratégiques. Les informations disponibles ne permettent pas encore de déterminer l’étendue exacte des zones contrôlées par chaque camp.
Le fragile accord de Pretoria sous pression
Cette nouvelle escalade intervient moins de quatre ans après l’accord signé à Pretoria, en Afrique du Sud, en novembre 2022. Ce texte avait mis fin à la guerre déclenchée en novembre 2020 entre le gouvernement fédéral et le Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF, formation politique qui avait longtemps dominé la coalition au pouvoir à Addis-Abeba.
L’accord avait prévu la cessation des hostilités, le désarmement progressif des forces tigréennes et la restauration de l’autorité fédérale dans la région. Sa mise en œuvre est cependant restée incomplète. Le retour des personnes déplacées, le statut des territoires disputés et la réintégration des combattants continuent de nourrir les tensions.
Le Tigré reste aussi marqué par les conséquences humaines et économiques de la guerre de 2020 à 2022. Les infrastructures ont été endommagées, l’activité agricole a été désorganisée et de nombreuses familles vivent encore avec des revenus réduits ou une aide humanitaire irrégulière. Une nouvelle offensive risque donc de frapper une société qui n’a pas retrouvé ses capacités d’avant-guerre.
Le contexte politique s’est encore tendu en septembre 2026. Le TPLF a rejoint une coalition de groupes armés et d’organisations d’opposition qui contestent le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed. Cette alliance rassemble notamment des forces issues du Tigré, de l’Amhara, de l’Oromia, de la région Somali, du Benishangul-Gumuz et de l’Afar, selon Associated Press.
Cette coalition ne constitue pas nécessairement un commandement militaire unifié. Ses membres ont des objectifs différents et ont parfois combattu les uns contre les autres. Leur rapprochement traduit néanmoins une convergence ponctuelle contre le pouvoir fédéral. Il augmente le risque de voir plusieurs foyers de violence se renforcer mutuellement.
Pourquoi Abala compte pour l’Afar et pour le Tigré
Abala occupe une position sensible entre les reliefs du Tigré et les territoires afar. La ville se trouve sur un axe de circulation important pour les marchandises et les déplacements de population. Son contrôle peut faciliter les mouvements de combattants, mais aussi perturber l’accès aux marchés et aux services essentiels.
La région Afar a déjà été directement touchée par la guerre du Tigré. Des combats s’y étaient déroulés en 2021 et en 2022, avec des accusations de pillages, de violences contre les civils et de destructions. Le retour des affrontements réactive donc des mémoires locales et peut provoquer de nouveaux déplacements, en particulier dans les villages proches de la frontière régionale.
Les conséquences ne seront pas les mêmes pour tous. Les commerçants dépendent des axes routiers pour approvisionner les marchés. Les agriculteurs et les éleveurs risquent de perdre l’accès aux pâturages, aux points d’eau et aux terres cultivées. Dans les villes, les habitants peuvent subir des restrictions de circulation et des pénuries. Dans les zones rurales, l’absence de télécommunications complique l’évacuation et la vérification des informations.
Pour Addis-Abeba, l’enjeu est également politique. Une extension du conflit vers l’Afar et l’Amhara obligerait le gouvernement fédéral à disperser ses forces sur plusieurs fronts. Elle pourrait aussi fragiliser les efforts engagés pour restaurer l’autorité de l’État et relancer l’économie nationale.
Un risque régional à surveiller
L’Éthiopie ne dispose pas d’une organisation économique régionale comparable à la CEDEAO ou à la SADC. Elle joue toutefois un rôle central dans la Corne de l’Afrique et accueille le siège de l’Union africaine à Addis-Abeba. Une nouvelle guerre dans le nord aurait donc des répercussions bien au-delà des frontières du Tigré.
La proximité de l’Érythrée constitue un facteur de vigilance. Les forces érythréennes avaient participé à la guerre de 2020 à 2022 aux côtés de l’armée fédérale. Elles n’étaient pas parties à l’accord de Pretoria. Toute implication directe ou indirecte d’acteurs extérieurs pourrait transformer une crise interne en confrontation régionale.
Le Soudan voisin traverse lui-même une guerre majeure. La frontière occidentale de l’Éthiopie est déjà exposée aux circulations d’armes, de combattants et de réfugiés. Une dégradation durable au Tigré, en Afar ou en Amhara exercerait une pression supplémentaire sur les communautés frontalières et sur les mécanismes humanitaires.
Les prochains jours seront décisifs. Il faudra vérifier l’évolution du contrôle d’Abala, la réalité des bilans humains et l’éventuelle ouverture de nouvelles lignes de front. La question centrale reste celle de la préservation de l’accord de Pretoria. Sans dialogue politique crédible entre Addis-Abeba, les autorités tigréennes et les autres acteurs armés, le nord de l’Éthiopie risque de replonger dans un cycle de guerre dont les populations connaissent déjà le coût.