À Johannesburg, Phone Chomsavanh attendait encore ses documents de voyage, le 5 octobre 2026. Quelques jours plus tôt, il avait quitté la prison de haute sécurité de Matsapha, en Eswatini. Il y avait passé plus d’un an, sans nouvelle condamnation dans le royaume swazi. Désormais en route vers le Laos, il doit commencer une vie dans un pays qu’il connaît à peine.
Une détention au cœur d’un accord controversé
Phone Chomsavanh, âgé de 45 ans, faisait partie des cinq personnes expulsées des États-Unis vers l’Eswatini le 16 juillet 2025. Elles avaient déjà purgé leurs peines sur le sol américain. Pourtant, à leur arrivée, elles ont été conduites au Matsapha Correctional Complex, un établissement pénitentiaire de haute sécurité situé près de Mbabane, la capitale.
Les autorités américaines les présentaient comme des personnes condamnées pour des infractions graves. Mais leur transfert vers un pays avec lequel elles n’avaient pas de lien connu a ouvert une autre question : celle du cadre juridique de leur détention en Afrique australe.
Amnesty International a indiqué que les cinq hommes avaient été détenus à Matsapha après leur expulsion. L’organisation a aussi dénoncé des difficultés d’accès à leurs avocats et demandé des garanties sur leurs droits fondamentaux. En avril 2026, la Cour suprême de l’Eswatini a reconnu à plusieurs détenus le droit de recevoir la visite d’un avocat local.
Le gouvernement swazi affirme, de son côté, avoir accepté d’accueillir ces ressortissants dans le cadre d’un arrangement avec Washington. Mbabane soutient que les personnes transférées ne relèvent pas de la justice swazie, mais qu’elles sont hébergées temporairement en attendant leur réinstallation ou leur retour vers leur pays de nationalité.
Un homme formé aux États-Unis, renvoyé vers un pays inconnu
Le parcours de Phone Chomsavanh illustre la distance entre une nationalité administrative et une histoire personnelle. Né dans un camp de réfugiés en Thaïlande, il a rejoint les États-Unis avec sa famille à l’âge de sept ans. Il y a grandi et y a vécu l’essentiel de sa vie.
Il affirme avoir accepté dès 2015 l’idée d’un retour au Laos. Selon son témoignage, cette possibilité n’a pas été retenue par les services américains de l’immigration. Il a finalement été envoyé vers l’Eswatini, un pays qu’il dit ne pas connaître et dont il ne comprenait pas la place dans son parcours migratoire.
Son avocat, Tin Thanh Nguyen, a annoncé sa libération au début du mois d’octobre 2026. D’après les informations disponibles, Phone Chomsavanh devait ensuite rejoindre le Laos après une étape en Afrique du Sud.
Le retour ne signifie pas pour autant un retour à la normale. « Je ne suis plus sûr de rien désormais », a-t-il déclaré après sa sortie. Il doit trouver un logement, comprendre les démarches locales et chercher un emploi. Il compte notamment sur l’aide d’un oncle qu’il n’a encore jamais rencontré.
Cette situation montre l’impact concret des expulsions vers des pays tiers. Pour les gouvernements, ces accords peuvent faciliter l’éloignement de personnes que le pays d’expulsion ne souhaite plus accueillir. Pour les personnes concernées, ils peuvent créer une rupture brutale avec la famille, les repères sociaux et les dispositifs d’aide connus.
L’Eswatini pris entre coopération et responsabilité
Pour Mbabane, l’accord avec Washington s’inscrit dans une relation diplomatique et sécuritaire plus large. L’Eswatini cherche aussi à renforcer ses moyens de contrôle migratoire et de gestion des frontières. Toutefois, l’accueil de personnes sans attaches dans le royaume expose directement le pays aux critiques sur la détention, la transparence et le respect des procédures.
Le Matsapha Correctional Complex n’est pas un centre d’accueil pour migrants. C’est une prison de haute sécurité. Le choix de cet établissement a donc nourri les inquiétudes d’avocats et d’organisations de défense des droits humains. La question centrale reste la suivante : une personne peut-elle être maintenue dans une prison nationale alors qu’elle n’a commis aucune infraction dans le pays qui la détient ?
Le débat concerne aussi les citoyens swazis. D’un côté, le gouvernement peut espérer obtenir des ressources et renforcer sa coopération avec une grande puissance. De l’autre, l’opacité de l’accord peut alimenter les critiques sur la souveraineté nationale. Les habitants de Mbabane et des autres régions peuvent également s’interroger sur les conséquences d’une politique décidée au niveau diplomatique, mais appliquée dans des infrastructures pénitentiaires locales.
Le royaume est membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, une organisation régionale qui réunit plusieurs pays de la sous-région. Cette appartenance place l’affaire dans un espace où la circulation des personnes, les contrôles frontaliers et la coopération sécuritaire sont déjà étroitement liés. Elle ne crée toutefois pas, à elle seule, de mécanisme automatique pour encadrer les expulsions américaines vers l’Afrique australe.
Un précédent qui dépasse les frontières swazies
L’affaire Chomsavanh s’inscrit dans l’extension d’une pratique américaine : transférer certaines personnes expulsées vers des pays tiers lorsque leur renvoi direct est difficile ou refusé. Des accords comparables ont été signalés avec plusieurs pays africains, dont le Soudan du Sud, le Rwanda, l’Ouganda, le Ghana et la Guinée équatoriale.
Pour les États concernés, ces arrangements peuvent représenter une source de coopération politique ou financière. Mais ils déplacent aussi la responsabilité. Le pays qui ordonne l’expulsion ne contrôle plus entièrement les conditions de détention. Le pays qui accueille doit, lui, répondre des traitements appliqués sur son territoire, même lorsque les personnes transférées n’ont aucun lien avec sa population.
Les Nations unies et plusieurs organisations de défense des droits humains ont alerté sur les risques liés aux expulsions vers des pays tiers. Elles rappellent que le transfert d’une personne ne doit pas conduire à contourner ses droits, notamment l’accès à un avocat, le contrôle judiciaire de la détention et la protection contre les traitements inhumains.
La prochaine étape sera donc juridique et diplomatique. Il faudra déterminer le statut des personnes encore détenues en Eswatini, les conditions de leur départ et les garanties offertes par les pays de destination. Le cas de Phone Chomsavanh montre déjà qu’une expulsion peut se prolonger bien au-delà du territoire américain et transformer un dispositif migratoire en longue période d’incertitude.