Quand la maladie fragilise le cacao, la réponse ne peut plus être seulement l’arrachage

Dans les vergers de cacaoyers, chaque arbre malade pose la même question aux planteurs ivoiriens : faut-il couper, replanter, attendre ? En Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao, cette équation pèse sur des milliers d’exploitations, des revenus familiaux et une filière qui reste centrale pour l’économie nationale. Les recherches menées à l’Université Nangui Abrogoua, à Abidjan, cherchent justement à sortir de la logique du tout-arrachage face au swollen shoot, une maladie virale transmise par des cochenilles farineuses.

Le sujet dépasse le seul laboratoire. Le cacao ivoirien est encadré par le Conseil du Café-Cacao, l’organisme public chargé de réguler la filière, tandis que la coopération avec le Ghana prend de l’ampleur depuis plusieurs années. En avril 2026, un atelier régional tenu à Abidjan, avec la FAO et le soutien de l’Union européenne, a remis la lutte contre le swollen shoot au centre d’une stratégie commune entre Abidjan et Accra.

Vital Plus, une piste scientifique qui avance avec prudence

La biosolution développée par l’équipe du professeur Mamadou Doumbia porte un nom simple : Vital Plus. Selon l’Université Nangui Abrogoua, le projet est le fruit de vingt ans de recherche, d’essais en laboratoire et sur le terrain. L’équipe dit avoir mis au point une solution totalement naturelle, pensée pour agir à la fois sur l’insecte vecteur et sur la capacité de défense du cacaoyer.

Cette approche ne part pas de zéro. Le ministère ivoirien chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche indique qu’un accord-cadre est en préparation entre l’université et le CNRA, le Centre national de recherche agronomique, afin d’évaluer la biosolution de manière rigoureuse. Autrement dit, la promesse scientifique doit encore passer l’épreuve de la validation institutionnelle avant toute généralisation.

Les premiers résultats avancés par les chercheurs sont encourageants, mais ils doivent être lus avec méthode. L’université parle d’essais menés sur plusieurs centaines d’hectares, avec des taux de succès élevés au bout de plusieurs mois de traitement. Ces chiffres existent dans le discours de présentation, mais ils demandent encore une confirmation indépendante sur le terrain, car la lutte contre le swollen shoot reste une affaire de parcelles, de saisons et de conditions agronomiques très concrètes.

Pourquoi cette maladie est devenue un enjeu national et régional

Le swollen shoot n’est pas une menace marginale. La FAO rappelle qu’il affaiblit durablement la production de cacao en Afrique de l’Ouest, la principale zone cacaoyère mondiale. Le Cirad souligne, de son côté, que la maladie frappe particulièrement les vastes plantations installées en plein soleil depuis les années 1960, surtout dans le Centre-Ouest et le Sud-Ouest ivoiriens. Les arbres malades répondent mal aux replantations classiques, ce qui complique la reprise des exploitations.

En Côte d’Ivoire, la maladie n’est pas nouvelle. Le Conseil du Café-Cacao rappelle que les premiers foyers ont été signalés en 1943 et qu’un arrêté interministériel de 2016 fixe déjà la procédure d’arrachage des plants infectés et l’assistance à la replantation. Le pays a ensuite lancé un programme d’intensification de la lutte en 2018. La nouvelle piste biologique arrive donc dans un paysage où l’État a longtemps privilégié des mesures sanitaires radicales, souvent coûteuses pour les producteurs.

Pour les planteurs, l’enjeu est immédiat. Un arbre abattu, c’est une perte de récolte, mais aussi un trou dans un système familial qui dépend du cacao pour les dépenses quotidiennes, la scolarité ou les soins. Le ministre de la recherche a lui-même rappelé que la maladie peut faire chuter la production du cacaoyer jusqu’à 40 %. Dans ce contexte, une solution curative, si elle est confirmée, pourrait alléger le poids économique et social des coupes sanitaires.

La portée est aussi régionale. La FAO note que le Conseil du Café-Cacao et le Ghana Cocoa Board ont conduit à Abidjan un travail commun pour bâtir une réponse coordonnée. Le swollen shoot ne respecte pas les frontières : dans un espace où les chaînes de valeur du cacao sont fortement imbriquées, une stratégie isolée d’un seul pays a peu de chances de suffire.

Ce que l’innovation change pour la filière ivoirienne

Si Vital Plus confirme son efficacité, la première rupture serait technique. La filière ne se limiterait plus au schéma “détection, arrachage, replantation”. Elle disposerait d’un outil supplémentaire pour sauver des arbres déjà touchés, ce qui peut réduire les pertes et ralentir la destruction de vergers arrivés à maturité. C’est important dans un pays où la production tourne autour de 1,3 million de tonnes et où la campagne 2025-2026 a été ouverte avec un prix bord champ fixé à 2 800 FCFA le kilo.

Mais l’innovation ne remplacera pas la surveillance. La FAO travaille déjà avec les institutions ivoiriennes et ghanéennes sur un système de veille contre le swollen shoot. Le Cirad, pour sa part, met en avant d’autres leviers, comme l’agroforesterie et la diversification des paysages agricoles, qui réduisent la vulnérabilité des plantations. En clair, la solution biologique s’inscrirait plutôt dans un paquet plus large de réponses, et non dans une recette unique.

Pour l’État ivoirien, l’intérêt est stratégique. Le cacao reste un pilier des recettes d’exportation, mais aussi un secteur exposé aux normes de durabilité, à la traçabilité et aux exigences de reboisement. Dans ce cadre, soutenir une recherche locale renforce la souveraineté scientifique du pays et limite la dépendance à des solutions importées, tout en donnant plus de crédibilité à la recherche appliquée ivoirienne.

La prochaine étape sera donc décisive : évaluation conjointe avec le CNRA, protocoles de validation, puis éventuelle diffusion à plus grande échelle. C’est là que se jouera la vraie mesure de cette avancée. En Afrique de l’Ouest, la bataille contre le swollen shoot est devenue un test de coordination régionale, de recherche agricole et de protection du revenu paysan. La Côte d’Ivoire y joue une partie centrale, avec Yamoussoukro comme capitale politique, mais Abidjan comme centre névralgique d’une filière qui regarde bien au-delà de ses frontières.