La Côte d’Ivoire affine sa carte aurifère
Dans l’Ouest ivoirien, les permis miniers ne racontent plus seulement une promesse géologique. Ils deviennent un test de méthode. Entre la recherche d’un gisement industriel, la mobilisation des capitaux et les exigences environnementales, le secteur de l’or oblige désormais les opérateurs à prouver qu’un projet peut sortir du papier sans brûler les étapes.
C’est dans ce cadre que le projet ABC, en Côte d’Ivoire, revient au premier plan. Le site se situe au nord-ouest du pays, à environ 550 kilomètres d’Abidjan et à 460 kilomètres du projet Doropo, déjà dans l’escarcelle du même groupe. Le projet est présenté comme un actif de type greenfield, c’est-à-dire encore au stade de développement, avec une ressource minérale inférée estimée à 2,16 millions d’onces. Le groupe affirme aussi qu’ABC compte quatre permis d’exploration, tous détenus à 100 %.
Le décor national est favorable. La Côte d’Ivoire a porté sa production d’or de 23,54 tonnes en 2015 à 59,124 tonnes en 2024, selon le portail officiel de promotion de l’économie ivoirienne. Le même document recense 13 mines d’or en exploitation en 2024 et table sur 61 tonnes en 2025, puis 63 tonnes en 2026. Le ministère parle aussi d’un potentiel aurifère national d’environ 600 tonnes.
Des chiffres solides, mais un chantier encore à démontrer
Le nouvel élan donné à ABC repose sur une idée simple : réduire le risque technique avant de parler construction. Le groupe a validé un programme de travail estimé entre 15 et 25 millions de dollars australiens sur 12 à 18 mois. Il prévoit au moins 80 000 mètres de forage, des études de faisabilité, des tests métallurgiques, des études environnementales et sociales, ainsi que les démarches de permis. Un document de place diffusé le 22 juillet 2026 indique aussi que la ressource du projet a été relevée à 3,02 millions d’onces, contre 2,16 millions auparavant, après plus de 31 000 mètres de forage additionnels.
Cette accélération n’efface pas l’épisode de mai. L’étude économique présentée alors décrivait une future mine capable de produire en moyenne 141 000 onces d’or par an pendant 12 ans, pour un coût de 648 millions de dollars américains. Mais le régulateur boursier australien a ensuite rejeté cette lecture, au motif qu’elle reposait sur une part trop importante de ressources inférées. En langage minier, cela signifie que le gisement restait trop incertain pour soutenir, seul, une annonce de développement aussi ambitieuse.
Le cœur du sujet est donc moins financier que géologique. Tant que la ressource n’est pas mieux classée, le marché impose de la prudence. C’est précisément ce que cherche à corriger le nouveau plan. Le forage doit convertir une partie des ressources inférées en ressources indiquées, donc mieux documentées. Pour une société cotée, cette étape n’est pas un détail technique. Elle conditionne la crédibilité du projet, la facilité de financement et la vitesse d’instruction des permis.
La stratégie ivoirienne donne à cette séquence un relief particulier. Le gouvernement a adopté fin 2025 une Politique Intégrée des Ressources Minérales et de l’Énergie, présentée comme le cadre unique de référence du secteur extractif. L’ambition affichée est claire : faire de la Côte d’Ivoire le premier producteur africain d’or à moyen terme, tout en renforçant la transformation locale et les retombées nationales.
Ce que ce dossier dit du moment ivoirien et ouest-africain
Pour l’État ivoirien, ABC s’inscrit dans une séquence plus large. Après l’attribution, en février 2026, de nouveaux permis d’exploitation à des sociétés actives à Koun-Fao, Tanda et Doropo, Abidjan cherche à faire monter en régime tout un portefeuille de projets aurifères. Le chantier n’est pas seulement industriel. Il est aussi fiscal, territorial et social. Chaque nouvelle mine promet des emplois directs, des retombées pour les communes, des infrastructures et des recettes. Mais elle accroît aussi la pression sur le foncier, les routes, l’eau et les dispositifs de contrôle environnemental.
Le contraste entre capitale économique et zones minières reste fort. À Abidjan, l’enjeu se lit en termes d’investissement et de balance commerciale. Dans les régions de production, il se mesure plutôt en accès à l’emploi, en circulation des revenus et en cohabitation avec les activités agricoles ou artisanales. C’est là que la différence entre une simple annonce et une véritable mine devient concrète. Une étude peut séduire les investisseurs. Seule la phase de terrain dira si les emplois, les infrastructures et les recettes suivent le même rythme.
La portée dépasse d’ailleurs le seul cas ivoirien. En Afrique de l’Ouest, l’or reste au centre des stratégies de croissance de plusieurs États, de la CEDEAO aux pays voisins producteurs. La région est en concurrence pour attirer les capitaux, mais elle partage aussi les mêmes défis : sécuriser les sites, encadrer l’artisanal, limiter les dégâts écologiques et faire en sorte que l’extraction laisse davantage de valeur sur place. Dans ce paysage, la Côte d’Ivoire veut montrer qu’un pays côtier, agricole et industriel peut aussi devenir un acteur minier majeur sans renoncer à la planification.
ABC n’est donc pas encore une mine. C’est une course de fond où se jouent la qualité des données, la discipline des opérateurs et la capacité de l’administration à tenir son calendrier. Si les forages confirment le potentiel, le projet pourrait renforcer le rôle de la Côte d’Ivoire dans l’or ouest-africain. S’ils déçoivent, il rejoindra la longue liste des promesses minières qu’une bonne géologie ne suffit pas à transformer en production.