À Yamoussoukro comme dans les régions productrices, la question n’est plus seulement de savoir combien de forêts la Côte d’Ivoire possède. Il faut aussi pouvoir mesurer, presque en temps réel, ce qui disparaît, ce qui se restaure et ce qui change dans les terres agricoles. C’est l’objectif du partenariat conclu entre le ministère de l’Environnement et de la Transition écologique et TerraKora AI.

Un accord ivoirien pour mieux observer les écosystèmes

Le ministre ivoirien de l’Environnement et de la Transition écologique, Abou Bamba, a signé le vendredi 2 octobre 2026 un protocole d’accord-cadre avec TerraKora AI Côte d’Ivoire. Cette entreprise développe des outils géospatiaux et des solutions d’intelligence artificielle destinés à la gestion des ressources naturelles, à la restauration des terres et au marché du carbone.

Le partenariat est prévu pour une durée initiale de vingt-quatre mois. Il doit renforcer la capacité nationale à produire des données environnementales régulièrement actualisées. L’objectif est ensuite de les utiliser dans la préparation des politiques publiques, le suivi des programmes de restauration et la recherche de financements liés à la transition écologique.

Le dispositif reposera sur plusieurs sources complémentaires. Les images satellitaires fourniront une vision large du territoire. Les relevés de terrain permettront de vérifier les observations. Les outils d’intelligence artificielle aideront enfin à traiter les volumes importants de données et à repérer plus rapidement les évolutions des écosystèmes.

Le gouvernement ivoirien indique que le Bureau national d’études techniques et de développement, à travers son Centre d’information géographique et du numérique, sera associé à la mise en œuvre. Cette implication est importante. Elle peut favoriser l’appropriation des outils par les administrations nationales et limiter la dépendance à des données produites exclusivement depuis l’extérieur.

Une réponse à la pression exercée sur le couvert forestier

La Côte d’Ivoire dispose déjà d’un diagnostic national précis, mais celui-ci doit être actualisé régulièrement. Les résultats de l’Inventaire forestier et faunique national présentés en 2021 estimaient la couverture forestière à 2,97 millions d’hectares, soit 9,2 % du territoire national.

Cette superficie représente un recul majeur par rapport aux décennies précédentes. Une synthèse publiée dans la revue Bois et forêts des tropiques estime notamment que la forêt ivoirienne couvrait environ 7,85 millions d’hectares en 1986. Le même travail évalue le rythme moyen de déforestation à 2,8 % par an depuis cette période.

Ces chiffres ne décrivent pas une réalité uniforme. Les pressions varient selon les régions. Dans le sud et l’est, les zones forestières sont fortement liées à l’expansion de cultures comme le cacao, l’hévéa et le palmier à huile. Dans le centre et le nord, l’anacarde, le coton, l’élevage et l’orpaillage peuvent modifier rapidement l’occupation des sols.

Un suivi plus fréquent doit donc permettre de distinguer plusieurs situations. Il peut identifier une déforestation récente, mesurer la progression d’une plantation, vérifier la régénération d’une parcelle ou repérer une dégradation dans une forêt classée. Pour les autorités locales, la valeur de l’outil dépendra toutefois de sa capacité à transformer ces alertes en décisions concrètes.

La Côte d’Ivoire s’est fixé l’objectif de porter sa couverture forestière à au moins 20 % du territoire à l’horizon 2030. Pour y parvenir, elle devra combiner la protection des massifs existants, la restauration des terres dégradées et une meilleure maîtrise de l’extension agricole. Les données ne remplaceront pas les contrôles de terrain. Elles peuvent cependant les rendre plus ciblés et plus rapides.

Du cacao au carbone, des usages qui dépassent la conservation

Le partenariat concerne aussi les grandes filières agricoles ivoiriennes. Le cacao, le café, l’anacarde et l’hévéa sont au cœur de l’économie du pays. Ils sont également exposés à des exigences croissantes de traçabilité environnementale, notamment sur l’origine des parcelles et le respect des zones forestières.

Des cartes plus précises peuvent aider à documenter les pratiques agroforestières. Elles peuvent aussi faciliter l’identification des parcelles situées dans des zones sensibles. Pour les producteurs, l’enjeu sera de savoir comment ces informations seront utilisées, qui pourra y accéder et quelles conséquences elles auront sur leur activité.

La réussite du dispositif passera donc par des garanties de transparence. Les données satellitaires peuvent montrer une évolution du couvert végétal, mais elles ne suffisent pas toujours à expliquer ses causes. Une parcelle peut changer à la suite d’un défrichement, d’un incendie, d’une rotation agricole ou d’une opération de restauration. La vérification humaine restera nécessaire.

Le marché du carbone constitue un autre débouché. Dans ce secteur, le MRV — mesure, rapportage et vérification — sert à démontrer la réalité des réductions ou des absorptions d’émissions revendiquées par un projet. Un système numérique national pourrait renforcer la qualité du suivi des plantations, des forêts restaurées et des stocks de carbone.

Cette perspective soulève néanmoins un enjeu de souveraineté. Les crédits carbone représentent une source potentielle de financement, mais leur crédibilité dépend de méthodes solides et accessibles. La Côte d’Ivoire devra donc veiller à conserver la maîtrise de ses données, à clarifier les droits des communautés concernées et à publier des résultats vérifiables.

Un enjeu national inscrit dans la dynamique ouest-africaine

La démarche ivoirienne s’inscrit dans un contexte régional marqué par la recherche de données environnementales plus fiables. Les pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, font face à des pressions différentes, mais liées par les échanges agricoles, les migrations rurales et les effets du changement climatique.

Une évolution du couvert forestier en Côte d’Ivoire peut avoir des conséquences au-delà des frontières. Elle touche les chaînes d’approvisionnement du cacao et de l’anacarde. Elle influence aussi les revenus ruraux, la disponibilité de l’eau et la capacité des territoires à résister aux épisodes de chaleur ou de pluies intenses.

Pour les populations rurales, le bénéfice attendu sera concret seulement si les informations produites améliorent l’accès aux services, sécurisent les terres et orientent les investissements vers des pratiques durables. Pour les administrations, la priorité sera de relier les cartes aux plans d’aménagement, aux contrôles et aux budgets. Pour les entreprises, la traçabilité ne pourra être crédible que si elle couvre toute la chaîne, du producteur à l’exportateur.

Les prochains mois permettront de mesurer la portée réelle de l’accord. Il faudra observer les premières cartes produites, la fréquence des mises à jour, le rôle du BNETD et la place accordée aux acteurs locaux. L’enjeu dépasse la modernisation technique. Il s’agit de construire une capacité ivoirienne durable à connaître ses écosystèmes, à protéger ses ressources et à documenter ses engagements climatiques.