Des jeunes formés, mais encore mal raccordés au marché
Dans les ateliers, les lycées techniques et les centres de formation, la même question revient souvent : comment transformer un diplôme en premier vrai emploi ? En Côte d’Ivoire, l’enjeu dépasse la seule insertion individuelle. Il touche la montée en gamme de l’économie, alors que l’industrie, le BTP, l’agro-industrie et les services ont besoin de profils plus opérationnels et plus vite mobilisables. Le gouvernement a placé cette question au cœur du Plan national de développement 2026-2030, adopté par l’Assemblée nationale le 14 avril 2026 et construit autour de six piliers, dont le capital humain, les compétences et la création d’emplois décents.
Ce cadrage n’est pas isolé. Le PND 2026-2030 affiche une enveloppe de 114 838,5 milliards de FCFA et vise, entre autres, à faire progresser l’Indice de Capital Humain de 0,38 à 0,7. Pour Abidjan, l’idée est claire : sans techniciens, pas d’industrialisation durable. Pour les familles ivoiriennes, la question est plus concrète encore : une formation qui coûte du temps et de l’espoir doit déboucher sur un revenu stable, pas seulement sur un certificat.
Le gouvernement mise sur les lycées techniques comme point d’entrée
Le 16 juillet 2026, à Abidjan-Plateau, Jean-Louis Moulot, ministre délégué chargé de l’Enseignement technique, a annoncé le déploiement dès septembre des guichets emploi de l’Agence Emploi Jeunes dans l’ensemble des lycées techniques du pays. L’objectif affiché est de rapprocher les jeunes des offres, des stages et des parcours d’entrepreneuriat dès la sortie des classes. Le même responsable a aussi relié cette politique aux priorités du PND 2026-2030, avec une mise en avant de filières comme le BTP, l’agro-industrie, l’agriculture moderne, les énergies renouvelables et l’économie circulaire.
Sur le papier, le choix est cohérent. La Côte d’Ivoire cherche à relier plus vite les formations techniques à la demande productive. Dans la pratique, le défi est plus large : il faut des équipements, des enseignants formés, des périodes d’immersion en entreprise et surtout des débouchés mesurables. Le gouvernement a déjà commencé à multiplier les signaux en ce sens, avec un partenariat stratégique signé le 25 avril 2026 avec des entreprises pour l’employabilité des jeunes, puis un protocole avec ONU Femmes le 25 juin 2026 pour renforcer l’inclusion dans les filières techniques.
Le privé demande des compétences précises, pas des généralités
Le secteur privé ivoirien n’a pas attendu cette annonce pour poser le problème. Le Conseil national des branches professionnelles, lancé officiellement le 11 décembre 2025 à Abidjan-Cocody, a présenté une plateforme numérique destinée à mieux connecter les entreprises et les jeunes. Son message est simple : les entreprises disent chercher des compétences qu’elles ne trouvent pas, tandis que les diplômés peinent à accéder à un emploi faute d’adéquation entre leurs profils et les besoins réels de l’économie. Le CNBP regroupe treize branches professionnelles et cinq organisations d’employeurs, dont la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire et la Chambre de commerce et d’industrie.
C’est là que se joue la différence entre une bonne intention et une politique utile. Tant que les branches ne publient pas, filière par filière, leurs besoins en techniciens, les pouvoirs publics avancent avec des signaux partiels. Les entreprises du BTP ne recrutent pas comme celles de l’agroalimentaire. Les métiers de l’énergie solaire ne ressemblent pas à ceux de la maintenance industrielle. Sans ce niveau de précision, le risque est de former des cohortes correctes sur le papier, mais mal positionnées dans la vraie économie. Cette critique n’annule pas l’effort public ; elle montre surtout qu’il doit être mieux outillé.
Des chiffres encourageants, mais un sous-emploi qui reste discret
La lecture des statistiques doit rester prudente. La Banque mondiale situe le chômage des jeunes ivoiriens autour de 5,4 % en 2025, un niveau qui peut paraître modéré si on le compare à d’autres pays. Mais ce chiffre ne dit pas tout. Il ne mesure ni la qualité des emplois, ni le sous-emploi, ni la part de jeunes qui enchaînent stages, petits boulots, activités informelles et périodes d’attente. Dans un pays où de nombreux jeunes entrent chaque année sur le marché du travail, la vraie question n’est pas seulement d’être employé, mais d’être employé utilement et durablement.
Le dispositif de l’Agence Emploi Jeunes donne l’ampleur de l’effort public. Le Programme national de stage, d’apprentissage et de reconversion vise 152 237 jeunes en 2026, pour un budget d’environ 26,52 milliards de FCFA. Le ministère de la Promotion de la jeunesse va plus loin encore dans sa stratégie 2026-2030, avec 3,5 millions d’emplois décents visés et 635 000 jeunes à former d’ici 2030. Ces annonces donnent un cap. Elles posent aussi une exigence : publier des résultats vérifiables, par secteur, par région et par niveau de qualification.
Une mécanique déjà financée, mais encore à mieux cibler
Le financement de cette politique existe en partie. Le Fonds de développement de la formation professionnelle s’appuie sur une taxe d’apprentissage représentant 0,4 % de la masse salariale des entreprises. Cette ressource donne au pays un outil utile pour soutenir la formation continue, l’apprentissage et les passerelles vers l’emploi. Le sujet n’est donc pas seulement budgétaire. Il est d’abord stratégique : comment faire en sorte que cet argent atteigne les bons métiers, les bons territoires et les bons publics ?
À l’échelle ouest-africaine, la Côte d’Ivoire rejoint une interrogation partagée par plusieurs économies de la CEDEAO : comment former pour l’industrialisation, sans dissocier l’école de l’entreprise ? Le Ghana, voisin de la sous-région, avance lui aussi sur des programmes reliant compétences et insertion, avec un appui international comparable. Pour Abidjan, la portée continentale est claire. Le débat sur l’enseignement technique dépasse le seul système scolaire. Il devient un test de crédibilité pour la stratégie ivoirienne de transformation productive, et un signal pour les autres pays africains qui cherchent le même équilibre entre formation, emploi et souveraineté économique.