Quand la décentralisation se joue au centime près
En Côte d’Ivoire, la question n’est pas seulement de savoir si un argent public a « disparu ». Elle est plus large : qui contrôle réellement les flux qui doivent financer les communes, les régions et les services de proximité ? À partir de là, un différentiel comptable devient vite un sujet politique, parce qu’il touche les écoles, les centres de santé, les routes locales et la crédibilité de l’État dans les territoires.
Le débat tombe dans un moment particulier pour l’appareil public ivoirien. Le gouvernement a fixé le budget 2026 à 17 350,2 milliards de FCFA, en hausse de 13,1 % par rapport à 2025. Dans le même temps, les collectivités territoriales réclament depuis plusieurs années une montée en puissance réelle de la décentralisation, au-delà des annonces et des enveloppes affichées dans les documents budgétaires.
Le cœur du dossier : des reversements contestés, pas un vide budgétaire reconnu
Le 27 mars 2026, le ministère de l’Économie, des Finances et du Budget a rejeté l’idée d’une « disparition » de 50 milliards de FCFA destinés aux collectivités territoriales. Dans sa version, l’écart observé sur les exercices 2024 et 2025 s’élèverait à 23,45 milliards de FCFA et s’expliquerait par la différence entre les prévisions budgétaires et les recouvrements effectifs. Le ministère affirme aussi que 93,71 % des ressources prévues ont été recouvrées et entièrement reversées en 2024, puis que 95,51 % des ressources prévues avaient déjà été reversées pour 2025.
Cette lecture technique repose sur un principe simple : les quotes-parts versées aux collectivités dépendent du niveau réel des recettes encaissées par l’État. Le ministère dit aussi avoir instauré des arrêtés trimestriels de répartition pour mieux ajuster les montants reversés aux prévisions. Autrement dit, Abidjan soutient qu’il n’y a pas eu soustraction, mais décalage entre la recette attendue et la recette effectivement collectée.
Le contre-récit s’est imposé par la voie médiatique puis politique. L’affaire a d’abord été mise en circulation par une enquête de presse, avant d’être reprise par le maire de Tiassalé, Assalé Tiémoko Antoine, qui a maintenu publiquement l’idée d’un manque de 50 milliards de FCFA au profit des collectivités. Ce responsable local, aussi figure politique, a replacé la discussion au niveau concret : moins de moyens pour les budgets communaux, donc moins d’investissements visibles pour les habitants.
Le point sensible est là. Dans une commune ou une région, un retard de reversement n’est pas un détail de comptabilité. C’est souvent une ligne qui manque dans un budget de fonctionnement, un chantier repoussé, un équipement de santé différé. Le différend ne porte donc pas seulement sur un chiffre. Il porte sur la manière dont l’argent public descend jusqu’au dernier bénéficiaire.
Une affaire locale qui croise la réforme anticorruption nationale
Ce dossier arrive alors que les autorités ivoiriennes multiplient les signaux de fermeté sur la gouvernance publique. La Haute Autorité pour la Bonne Gouvernance, dont le président Zoro Épiphane Ballo a porté en juillet 2026 le bilan de conformité patrimoniale à Abuja, rappelle que la déclaration de patrimoine vise précisément à prévenir les détournements, le blanchiment et l’enrichissement illicite. L’institution met en avant un taux de conformité de 90,66 % au 31 décembre 2025, avec 9 844 déclarations reçues sur 10 858 assujettis identifiés.
La même séquence institutionnelle montre aussi l’intensité du discours officiel sur les crimes économiques. La HABG a annoncé 451 saisines en 2025, dont 303 liées à la corruption d’agents publics, ainsi que 40 procès-verbaux d’enquête achevés et 37 interpellations. En juin 2026, son procureur a également évoqué plus de 1 000 dossiers de blanchiment ouverts. Ces chiffres ne concernent pas directement l’affaire des collectivités, mais ils montrent que le sujet de l’intégrité publique est désormais au centre du langage d’État.
La difficulté, pour le pouvoir exécutif, est connue : proclamer une politique anticorruption ne suffit pas si les zones grises subsistent dans la chaîne budgétaire. La Cour des comptes a, dans son rapport sur l’exécution du budget 2024, insisté sur la cohérence des données transmises et sur le recours aux bons instruments de correction budgétaire quand les prévisions changent. Elle rappelle aussi qu’une modification substantielle du budget doit passer par une loi de finances rectificative, non par de simples ajustements administratifs.
Dans ce contexte, le silence judiciaire sur le dossier des 50 milliards nourrit les soupçons plus qu’il ne les éteint. À ce stade, aucun élément public recoupé ne permet d’affirmer qu’une procédure pénale spécifique a été ouverte sur ce point. Cette absence de suite visible entretient un paradoxe classique : l’administration répond, mais la preuve contradictoire attend encore un espace institutionnel clair.
Un test pour Abidjan, mais aussi pour la CEDEAO et le GAFI
Le dossier ne se limite pas à la Côte d’Ivoire. Il arrive au moment où le pays cherche à sortir de la liste grise du GAFI, c’est-à-dire la liste des juridictions soumises à une surveillance renforcée en matière de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme. Selon le portail officiel du gouvernement, une sortie pourrait intervenir dès octobre 2026, après une mission de vérification annoncée à la suite de la plénière de juin.
Cette échéance compte au-delà d’Abidjan. En Afrique de l’Ouest, la crédibilité des circuits financiers publics est devenue un paramètre régional, parce qu’elle influence la confiance des partenaires, le coût de financement et la perception de la gouvernance des États de la CEDEAO. Pour la Côte d’Ivoire, qui joue un rôle moteur dans l’économie sous-régionale, la transparence budgétaire locale n’est donc pas un sujet secondaire. Elle pèse sur l’image globale de l’administration financière du pays.
Le vrai enjeu, désormais, est moins de gagner la bataille des communiqués que celle de la traçabilité. Commune par commune, ligne par ligne, l’État doit rendre lisible ce qui a été voté, ce qui a été encaissé, ce qui a été reversé et à quel moment. C’est dans cette mécanique, très concrète, que se mesure la solidité d’une promesse anticorruption. Et c’est là aussi que se joue, pour les Ivoiriens, la valeur réelle de la décentralisation.