Quand trois voix d’Abidjan et de Dakar se rejoignent sur un même sujet
Il arrive que la musique dise plus vite qu’un rapport ce que ressent une société. Quand des artistes connus pour leurs textes engagés publient un morceau sur la liberté d’expression, le signal dépasse la simple sortie culturelle : il touche au droit de parler, d’écrire, de chanter et de contester sans peur. C’est précisément l’ambition portée par le projet musical mené par Kajeem avec Soum Bill et Didier Awadi, lancé en juin 2026 avec l’appui d’Amnesty International.
Le choix des trois artistes n’a rien d’anodin. Kajeem, figure du reggae ivoirien née Guillaume Konan, a grandi à Abobo, à Abidjan, et travaille depuis des années avec Amnesty International comme ambassadeur des droits humains. Soum Bill est l’une des voix populaires de Côte d’Ivoire. Didier Awadi, lui, vient du Sénégal, où le rap engagé a longtemps servi de caisse de résonance aux débats publics. La chanson réunit donc trois traditions musicales différentes, mais une même idée : la parole publique n’est pas un luxe.
Le droit d’expression, un principe continental, pas une faveur
En Afrique, la liberté d’expression n’est pas une notion importée pour décorer les discours. Elle est inscrite dans l’article 9 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, et la Commission africaine a rappelé, dans sa Déclaration de principes, qu’il s’agit d’un droit fondamental garantissant aussi bien le droit de recevoir l’information que celui de la diffuser. Autrement dit, le débat public, la presse, la création et la critique politique relèvent du droit, pas de la permission.
Ce rappel compte d’autant plus que la liberté de la presse et de la parole publique reste sous pression dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Le rapport 2025 de RSF sur la Côte d’Ivoire souligne que la liberté d’expression est garantie dans la Constitution et protégée par la loi sur la presse de 2017, mais il montre aussi qu’un cadre légal ne suffit pas à lui seul à faire vivre l’espace civique. Au Sénégal, RSF relève encore des tensions autour du travail des médias, malgré l’attente d’un nouveau départ après l’alternance de 2024.
Dans le même temps, la Fondation médias pour l’Afrique de l’Ouest a signalé, dans son rapport de fin 2025, que les atteintes à la liberté d’expression restaient un sujet de suivi pour la CEDEAO, les autorités nationales et les mécanismes de l’Union africaine. La question ne concerne donc pas seulement les journalistes. Elle touche aussi les artistes, les chercheurs, les syndicats, les associations et les citoyens ordinaires qui veulent participer au débat sans être réduits au silence.
Ce que dit la chanson, et ce qu’elle révèle
Le single « En toute liberté » a été présenté à Abidjan en juin 2026. Un média ivoirien a rapporté que le lancement officiel avait eu lieu le 22 juin, en conférence de presse, et qu’Amnesty International Côte d’Ivoire en faisait un outil de sensibilisation autour des libertés fondamentales et du droit de manifester pacifiquement. Amnesty confirme de son côté la sortie du morceau au même moment, avec Kajeem, Didier Awadi et Soum Bill.
Le message est limpide : parler, écrire, chanter, débattre ou manifester ne devrait jamais dépendre du bon vouloir du pouvoir en place. Cette idée peut sembler évidente. Pourtant, elle reste fragile quand les autorités, la police, des groupes partisans ou des mécanismes administratifs exercent une pression sur les rédactions, les salles de concert, les réseaux sociaux ou les rassemblements publics. Dans ce contexte, la musique devient plus qu’un décor : elle sert de langage commun pour dire l’inquiétude collective.
Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu est double. D’un côté, le pays dispose d’un cadre juridique qui affiche des garanties. De l’autre, les débats politiques restent souvent tendus, surtout à l’approche des grands rendez-vous électoraux. Le sujet n’est donc pas seulement de proclamer la liberté d’expression, mais de s’assurer qu’elle fonctionne dans la rue, dans les médias, sur les plateformes numériques et dans les lieux culturels. La même logique vaut au Sénégal, où RSF a documenté des arrestations, des intimidations et des tensions récentes autour de certains médias.
Le témoignage de la juriste ivoirienne Sylvia Apata, cité dans le matériau de départ, va dans le même sens : l’artiste, grâce au micro qu’il possède, peut porter des causes et dénoncer des faits sociaux. Cette lecture n’a rien de romantique. Elle rappelle simplement que l’art occupe une place particulière dans les sociétés où les canaux ordinaires de contestation se rétrécissent. Quand la parole publique se crispe, la chanson, le théâtre, le slam ou le dessin deviennent parfois des espaces de respiration démocratique.
Pourquoi ce morceau parle à toute l’Afrique de l’Ouest
La portée du morceau dépasse Abidjan et Dakar. Dans plusieurs pays de la sous-région, les dernières années ont montré combien la liberté d’expression pouvait être limitée au nom de la sécurité, de l’ordre public ou de la stabilité institutionnelle. Des cas récents de suspensions de médias, d’arrestations de journalistes ou de restrictions d’accès à l’information ont été documentés au Mali, au Niger et au Togo par des agences et des organisations de référence. Ces épisodes créent un climat où l’autocensure progresse vite.
Pour la jeunesse urbaine comme pour les publics des régions, le sujet est concret. Quand une radio locale hésite à inviter un opposant, quand une page numérique retire un débat sensible, ou quand un artiste évite un refrain trop direct, c’est tout l’espace civique qui se rétrécit. À l’inverse, quand des figures populaires prennent publiquement position pour un droit fondamental, elles rappellent que la démocratie ne se limite pas au vote. Elle se mesure aussi à la qualité du désaccord autorisé.
Le morceau de Kajeem, Soum Bill et Didier Awadi s’inscrit donc dans une bataille plus large, menée à l’échelle du continent par l’Union africaine, la Commission africaine et les organisations régionales comme la CEDEAO. Le prochain test sera moins artistique que politique : voir si les États concernés protègent réellement les voix critiques, sans distinguer entre les journalistes, les militants et les créateurs. C’est là que se joue, très concrètement, la solidité de l’État de droit.