Former les esprits avant de déployer les machines
En Algérie, l’intelligence artificielle n’est plus seulement une affaire de logiciels. Elle devient un sujet de formation, d’administration et de souveraineté. Derrière ce virage, il y a une idée simple : un pays qui veut utiliser l’IA à grande échelle doit d’abord produire ses propres compétences.
Cette logique s’inscrit dans une séquence plus large de modernisation publique engagée à Alger, où les autorités veulent relier université, numérique et service public. Le pari ne se limite pas à créer des outils. Il consiste aussi à bâtir un écosystème national capable de les concevoir, de les adapter et de les contrôler.
Une stratégie nationale qui s’organise autour d’Alger
Le 25 mai 2026, le Gouvernement algérien a examiné le projet de stratégie nationale d’intelligence artificielle. Le texte repose sur trois piliers clairement identifiés : les données, les infrastructures numériques et les compétences humaines. Dans le même mouvement, l’exécutif a aussi étudié le déploiement du portail national des services numériques « Dzair digital services », conçu pour simplifier l’accès aux démarches administratives.
Quelques semaines plus tôt, en avril 2026, le ministère de la Formation et de l’Enseignement professionnels avait lancé un programme national de formation en intelligence artificielle à El Rahmania, dans la banlieue d’Alger. Là encore, le signal est net : la politique de l’IA ne reste pas cantonnée au sommet de l’État. Elle descend vers les centres de formation, les universités et les services publics.
À Sidi Abdellah, le pôle scientifique et technologique « Chahid Abdelhafid Ihaddaden » sert de vitrine à cette ambition. Il réunit plusieurs écoles nationales, dont l’École nationale supérieure d’intelligence artificielle, l’ENSIA, devenue l’un des symboles du dispositif. Le site accueille aussi des initiatives liées aux startups, à la recherche appliquée et aux usages concrets de l’IA dans l’enseignement supérieur.
Des chiffres, des écoles et une cible de 30 000 spécialistes
La feuille de route algérienne s’appuie d’abord sur la formation. Le ministère de l’Enseignement supérieur a fixé l’objectif de former 30 000 spécialistes en intelligence artificielle à l’horizon 2030. Ce cap donne une mesure du défi. Il ne s’agit pas seulement de diplômer quelques experts, mais de créer une masse critique de profils capables d’alimenter l’État, les universités, les entreprises et les startups.
L’ENSIA joue, dans ce schéma, un rôle de locomotive. L’école forme des ingénieurs d’État en IA et sciences des données. Elle s’insère dans un pôle plus vaste pensé pour rapprocher les filières scientifiques des besoins économiques. Cette articulation entre science et entrepreneuriat n’est pas un détail. Elle traduit la volonté de faire de l’université un lieu de production de valeur, et non un simple espace de certification.
La montée en charge passe aussi par des programmes de plus grande ampleur. Le dispositif national « 7.77 » d’autonomisation numérique avait déjà rassemblé 64 508 inscrits à la fin du mois de mai 2026, dont 15 221 dans la wilaya d’Alger. Le programme vise des publics larges, au-delà du seul cercle universitaire. C’est un point important. L’Algérie ne mise pas uniquement sur une élite technologique. Elle cherche aussi à diffuser les bases du numérique dans la population.
Autre indicateur : la rentrée universitaire 2026-2027 doit intégrer davantage d’outils d’IA dans les parcours d’étudiants. Les autorités annoncent un accompagnement personnalisé, ainsi qu’un modèle linguistique développé pour les universités algériennes. Ce type d’outil peut aider les enseignants à créer des activités pédagogiques et à évaluer certains travaux. Il ouvre aussi une question sensible : comment préserver la qualité académique tout en utilisant des assistants numériques dans l’enseignement supérieur ?
La souveraineté numérique comme ligne politique
Le discours officiel algérien insiste sur un point : l’IA doit s’appuyer sur des solutions souveraines, open source et adaptées aux données nationales. Cette orientation ne relève pas seulement d’une préférence technique. Elle répond à un enjeu de contrôle. Dans un contexte où les données publiques et les usages administratifs prennent une valeur stratégique, dépendre entièrement de solutions étrangères expose à des risques de sécurité, de coût et de dépendance.
Ce choix rejoint d’autres chantiers en cours dans le pays. L’Algérie a aussi avancé sur la sécurité des systèmes d’information, la numérisation des services et la mise en réseau des établissements d’enseignement supérieur avec les besoins de l’économie de la connaissance. Le message est cohérent : l’État veut bâtir une architecture numérique plus autonome, plus intégrée et plus lisible pour les usagers.
Mais la réussite dépendra de la mise en œuvre. Former 30 000 spécialistes en moins de cinq ans suppose des enseignants, des plateformes, du matériel, des données propres et des débouchés. Sans ces maillons, la stratégie risque de produire des diplômés sans écosystème suffisant pour les absorber. L’enjeu est donc aussi industriel et budgétaire. Il touche la commande publique, les startups, les centres de recherche et la capacité des administrations à adopter réellement ces outils.
Une trajectoire algérienne qui dépasse les frontières du pays
À l’échelle africaine, le cas algérien illustre une tendance de fond. De plus en plus d’États du continent lient désormais numérique, compétences et souveraineté. L’Algérie avance avec ses propres instruments, mais elle pose une question partagée par de nombreux pays africains : comment éviter que l’intelligence artificielle ne renforce une nouvelle dépendance technologique, au lieu de soutenir la production locale ?
Le contexte régional donne du relief à cette démarche. En Afrique du Nord, la compétition porte déjà sur les infrastructures, les talents et la capacité à garder les données sur le continent. Pour Alger, l’enjeu est aussi de se positionner comme pôle d’influence entre Maghreb, Sahel et espace méditerranéen. Les projets de corridors, de services numériques et de recherche appliquée vont dans le même sens : relier le savoir, la mobilité et l’intégration économique.
La prochaine étape sera politique autant que technique. Il faudra suivre l’adoption finale de la stratégie nationale, les moyens budgétaires qui l’accompagneront et la vitesse réelle de déploiement dans les universités, les ministères et la formation professionnelle. C’est là que se dira, en pratique, si l’Algérie transforme l’intelligence artificielle en outil de développement national ou en simple vitrine de modernisation.