En Afrique, produire davantage d’électricité ne suffit plus. Il faut aussi transporter cette énergie, la distribuer de manière fiable et raccorder les territoires encore laissés à l’écart. C’est sur ce maillon souvent moins visible que se joue désormais une partie de la transition énergétique.
Le 23 septembre 2026, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a lancé le Global Grids Accelerator. Cette initiative vise en priorité l’Afrique et l’Asie du Sud-Est. Elle doit aider les gouvernements à transformer leurs plans de modernisation des réseaux en projets concrets, préparés pour attirer des financements.
Un réseau électrique sous pression
Le défi est double. D’un côté, plusieurs centaines de millions de personnes vivent encore sans accès régulier à l’électricité en Afrique subsaharienne. De l’autre, les capacités solaires et éoliennes progressent, mais leur intégration exige des lignes, des postes électriques et des systèmes de gestion plus performants.
Un réseau électrique ne se résume pas à des câbles. Il relie les centrales aux villes, aux industries, aux commerces et aux ménages. Il doit aussi équilibrer en permanence la production et la consommation. Cette contrainte devient plus complexe lorsque l’électricité provient de sources variables, comme le soleil et le vent.
Dans un communiqué publié par l’Office des Nations unies pour les services d’appui aux projets, l’ONU présente l’initiative comme un mécanisme de soutien à la préparation, au financement et à l’exécution des investissements dans les réseaux.
Le dispositif doit réunir une expertise réglementaire, une assistance technique, des compétences en préparation de projets et un appui opérationnel. L’objectif est de réduire le temps qui sépare l’annonce d’un projet de sa mise en chantier.
Un accélérateur, pas un nouveau fonds
Le Global Grids Accelerator n’a pas été présenté comme un fonds doté d’une enveloppe propre. Aucune somme globale n’a été annoncée lors de son lancement. Sa fonction consiste plutôt à faire progresser des projets déjà identifiés par les gouvernements ou les organisations régionales.
Cette précision est importante. Dans de nombreux pays africains, les projets électriques existent sur le papier. Ils restent cependant bloqués par des études incomplètes, des cadres réglementaires incertains, des risques élevés ou l’absence de garanties suffisantes pour les investisseurs.
Le mécanisme onusien entend donc agir en amont. Il pourrait contribuer à définir les besoins, à renforcer les dossiers techniques, à clarifier les règles de marché et à rapprocher les autorités des banques publiques de développement et des investisseurs privés.
Cette approche rejoint les constats de l’Agence internationale de l’énergie. Dans son analyse publiée le 20 octobre 2025, l’institution estime que l’accès universel à l’électricité en Afrique subsaharienne nécessiterait près de 150 milliards de dollars d’investissements cumulés d’ici à 2035, soit environ 15 milliards de dollars par an.
Selon le même scénario, un peu moins de la moitié de cette somme devrait financer l’extension des réseaux. Les mini-réseaux et les systèmes solaires autonomes conserveraient donc un rôle majeur, surtout dans les zones rurales éloignées des grandes lignes de transport.
Le financement reste le principal verrou
Les besoins ne concernent pas seulement la construction de nouvelles lignes. Les réseaux existants doivent aussi être entretenus, renforcés et numérisés. Sans ces investissements, les coupures persistent, les pertes augmentent et les nouvelles centrales renouvelables ne peuvent pas toujours injecter leur production.
Les compagnies publiques d’électricité portent une grande partie de cette responsabilité. Pourtant, beaucoup subissent des coûts d’exploitation élevés, des tarifs parfois insuffisants et des difficultés de recouvrement. Cette fragilité limite leur capacité à financer seules l’extension et la modernisation des infrastructures.
L’Agence internationale de l’énergie relevait déjà, dans son analyse sur le financement de l’énergie propre en Afrique, que les investissements annuels dans les réseaux devraient passer d’environ 10 milliards de dollars à près de 50 milliards de dollars en 2030 pour accompagner l’accès et la transition énergétique.
Le secteur privé peut contribuer à cet effort, mais il ne remplacera pas les financements publics. Les projets situés dans des zones faiblement peuplées présentent souvent des revenus limités. Le coût du capital y est également plus élevé, en raison des risques perçus sur les marchés, du change et de la solvabilité des opérateurs.
Des garanties, des prêts concessionnels et des mécanismes de financement mixte peuvent alors réduire le risque initial. Le financement mixte associe des ressources publiques ou philanthropiques à des capitaux privés afin de rendre certains projets plus attractifs.
Des effets différents selon les territoires
Pour les capitales et les grands centres économiques, la priorité est souvent la fiabilité. Une ligne renforcée peut réduire les délestages, sécuriser l’activité industrielle et soutenir les services numériques. Dans les régions rurales, l’enjeu est d’abord l’accès, avec des solutions adaptées à la distance et à la faible densité de population.
Les mini-réseaux peuvent répondre à cette réalité. Ils permettent de produire et de distribuer localement de l’électricité, parfois sans attendre la construction d’une longue ligne nationale. Toutefois, leur viabilité dépend de règles claires sur les tarifs, les licences et l’articulation avec le réseau public.
Les bénéfices ne se limitent pas aux ménages. Une alimentation électrique plus stable peut soutenir les ateliers, les chaînes de froid, les pompes d’irrigation, les centres de santé et les établissements scolaires. L’accès devient alors un outil de production, et pas seulement un service domestique.
L’AIE souligne néanmoins que le financement reste fortement concentré dans les zones urbaines. Or, environ 80 % des personnes privées d’électricité vivent dans des régions rurales. Cette géographie impose de mieux cibler les ressources, au lieu de mesurer les progrès uniquement à partir du nombre de branchements réalisés dans les grandes villes.
Un enjeu régional et continental
La question dépasse les frontières nationales. Les interconnexions peuvent permettre à plusieurs pays d’échanger leurs excédents, de réduire le coût des réserves et de mieux absorber les variations de production solaire ou hydraulique.
Dans l’espace ouest-africain, cette logique s’inscrit notamment dans les travaux du Système d’échanges d’énergie électrique ouest-africain, qui vise à faciliter les échanges entre les réseaux de la région. En Afrique australe et en Afrique de l’Est, d’autres pôles régionaux poursuivent des objectifs comparables, avec des niveaux d’intégration variables.
Le succès du Global Grids Accelerator dépendra donc de sa capacité à travailler avec les institutions africaines, les communautés économiques régionales, les banques de développement et les opérateurs nationaux. Il devra aussi éviter de créer une nouvelle couche administrative autour de projets déjà ralentis par la complexité des procédures.
La prochaine étape sera concrète : identifier les projets prioritaires, publier leurs besoins financiers, préciser les responsabilités et mesurer les résultats. Pour l’Afrique, l’enjeu n’est pas seulement de produire une électricité plus propre. Il est de bâtir des réseaux capables de soutenir l’activité économique, d’élargir l’accès et de relier les marchés sans laisser les territoires périphériques en dehors de la transition.